Ce qu'un chrétien doit savoir de l'islam
Père Antoine Moussali (12)
De nombreuses contributions, dont la plus récente est celle d'Olivier
Roy
avec son livre L'islam mondialisé (1), voudraient faire accréditer
l'idée
que l'islam, en Occident, s'est occidentalisé et qu'il a donc
fait, sous
l'effet de la mondialisation, la distinction tant souhaitée
entre politique
et islam. Vision naïve du sociologue qui tient un langage d'autant
plus
assuré et péremptoire, qu'il fait fi de la dimension
théologique pour
aboutir à des conclusions du genre « toutes les explications
par la religion
sont en fait tautologiques et circulaires (2)». Et cette autre
affirmation
péremptoire : « La violence des radicaux islamiques relève
plus d'un espace
de contestation anti-impérialiste que d'une tradition religieuse
(3)». Et
ainsi à l'avenant ! Tel est le langage convenu qui entend s'imposer
d'une
façon drastique aux esprits. II s'agit là en fait d'une
faille qui grève la
vision du sociologue qui aborde le religieux et qui rend caduque sa
vision
de l'islam dans ce qu'il a de plus authentique. Rien n'est plus étranger
à
la sensibilité musulmane que l'agnosticisme.
Pas de théologie sans anthropologie
II est un principe lumineux qui ne saurait être occulté
qui veut qu'il n'est
pas de théologie sans anthropologie et réciproquement.
C'est de là que naît
l'importance primordiale d'une prise en compte des points forts qui
fondent
l'islam et qui sont autant de noyaux durs dont se prévaut son
idéologie. Une
idéologie qui entend créer une société
conforme à sa vision de l'homme et de
Dieu, les deux pôles s'appelant mutuellement dans une corrélation
étroite et
indéfectible.
Le Dieu de l'islam et le Dieu du christianisme
Le premier point qui s'impose au chrétien, est la vision qu'ont
de Dieu le
christianisme et l'islam. A ce niveau, deux questions s'imposent à
l'attention : la première, combien de Dieu y a-t-il ? La seconde
: qui est
Dieu ?
A la première question, islam et christianisme répondent:
« il n'y a de Dieu
que Dieu». On pourrait croire qu'il s'agit là d'une même
profession de foi,
la foi en un Dieu unique. En réalité, islam et christianisme
donnent du
monothéisme deux contenus différents. Là où
l'islam parle d'unicité, le
christianisme parle d'unité. L'unicité induit la transcendance
absolue d'où
est exclue toute idée de différence : « Il est
Al/ah, il n'est pas d'autre
dieu que lui» (59,22). D'où, le refus catégorique
que l'islam oppose à ce
qui fait l'essence même du christianisme : La Trinité,
l'incarnation, la
Rédemption, la divinité de Jésus-Christ. Par contre,
l'unité inclut la
différence et l'altérité qui lui sont inhérentes.
En proclamant l'unité, le
christianisme professe que Dieu est Relation et qu'il est, dans son
essence
même, Amour. Dieu est uni-Trinité.
Or, il n'est pas indifférent de croire ou de ne pas croire en
la Sainte
Trinité. Cela informe la vision que l'on a de l'homme et de
la société à
édifier. Il ne s'agit pas là d'une simple représentation
de Dieu. Dieu est,
en son essence même, Relation ou il n'est pas.
L'islam professe l'unicité, et c'est en ce sens qu'il est une
religion de la
verticalité absolue. En conséquence, Dieu est quelqu'un
qui légifère, qui
est omnipotent, omniscient, omnivoulant, qui est maître absolu
du bien et du
mal, bien et mal n'ayant pas de réalité ontologique,
puisque c'est Dieu qui
donne aux actes leur coloration de bonté ou de malice. Par contre,
le
christianisme, qui professe l'unité, est la religion de la liberté.
Il n'y a
point d'amour sans liberté. Celle-ci s'impose à la toute-puissance
de
l'amour. Croire ou ne pas croire en Dieu-amour a des conséquences
incalculables et vitales tant au plan personnel que collectif. Sans
doute,
Dieu, pour l'islam, est-il miséricordieux. Une qualité
qui traverse tout le
coran. Pourtant amour et miséricorde ne se recoupent pas. La
miséricorde
débouche sur le pardon, l'amour sur le partage. Dans la dynamique
de
l'amour, Dieu prend l'initiative de venir à la rencontre de
l'homme pour lui
proposer de partager sa vie.
Qui est Dieu ? A cette question, l'islam ne répond pas.
Il se contente
d'avoir une attitude apophatique faite de silence, d'acceptation
silencieuse, de soumission (islâm) et de résignation.
De Dieu en son
essence, il ne saurait rien dire. Le mystère de Dieu est çamad
(impénétrable). Ce n'est pas à dire qu'il n'a
pas un langage sur Dieu.
L'islam peut longuement disserter sur Dieu. Sa réflexion sur
l'unicité
(Tawhîd), remplit les rayons d'immenses et d'innombrables bibliothèques.
Pour soutenir sa réflexion, il aura recours aux 99 Beaux Noms,
qui sont
autant d'attributs de Dieu, mais d'où est absent le mot amour.
C'est à ce titre que l'on peut dire que l'islam qui, chronologiquement
parlant, vient après le judaïsme et le christianisme, se
situe
psychologiquement et théologiquement parlant avant le judaïsme
et le
christianisme. L'islam est antéabrahamique. Etant la religion
de la
verticalité absolue qui exclut l'horizontalité, Dieu
ne saurait s'impliquer
dans« la matière ».
Pour le christianisme, les deux lignes verticale et horizontale se
conjuguent, sous la forme d'une croix, pour donner de Dieu l'image
de
proximité et de distance, alliant à la fois transcendance
et immanence dans
un parfait accord.
En vérité, il n'y a rien de plus réfractaire à
la foi musulmane que la
conception de Dieu-Amour. Le mot amour, hubb, en arabe, est chargé
d'un tel
coefficient d'affectivité qu'il implique, aux yeux de l'islam,
la présence
de la corporéité en Dieu !
Sans doute trouvons-nous dans le coran des passages qui donnent à
penser que
Dieu aime. Ainsi ce verset où Dieu dit : «Celui qui m'aime,
je l'aimerai»
(5,54). En fait, il s'agit d'un amour de bienveillance vis-à-vis
de ses
créatures. Comme le ferait un monarque pour ses sujets.
Pour traduire l'amour en Dieu, le christianisme a eu recours à
un mot
nouveau : le mot agapè. Il y a loin de l'amour de bienveillance
à
l'Amour-agapè. L 'amour-éros n'a en vue que la recherche
de soi. Si l'autre
est aimé, il l'est pour soi-même et non pas pour lui-même.
Aimer
d'amour-agapè, c'est s'oublier soi-même et rechercher
le bien de celui ou de
celle que l'on aime. C'est en aimant l'autre pour lui-même que
l'on se
réalise soi-même. Aussi bien, Dieu-agapè n'est
pas un Dieu-pour-lui, mais un
Dieu-pour-autrui, un Dieu-pour-nous. Ce qui induit toute une anthropologie
de la relation de l'homme avec Dieu et des hommes entre eux. Jamais,
dans la
logique de l'agapè, le « tu » ne pourra être
sacrifié au «je ». Il s'agit
bien de communion et non de fusion, de différenciation et non
d'identification. Or le mot communion est étranger à
l'islam et à la langue
arabe. Tout comme d'ailleurs le mot de personne, qui découle
de la réflexion
sur Dieu-Trinité. Aussi bien l'obéissance peut-elle se
passer de l'amour.
L'obéissance, pour le christianisme est inséparable de
l'amour. Au cour de
l'islam il y a l'obéissance. Au cour du christianisme, il y
a l'amour.
Un deuxième point fort concerne la révélation:
Dans son livre L'islam, Paul Balta affirme sans ambages: « Après
le judaïsme
et le christianisme, l'islam est la troisième grande religion
monothéiste
révélée (4)». Qui dit révélation,
dit par le fait même, foi en un Dieu qui
parle. Le Dieu auquel nous croyons, n'est pas un Dieu muet. Dieu nous
dit
qui il est et quelles relations il entend établir avec l'homme.
Croire en un
Dieu qui parle, rapproche l'islam du judaïsme et de l'islam. Ce
qui,
fondamentalement, les différencie, c'est le comment de cette
révélation.
Dieu, pour l'islam, est un Dieu créateur, législateur
et juge. Il énonce des
diktats. Dieu, dans le coran, dit ce qu'il faut faire, il ne dit pas
comment
être.
La révélation biblique, par contre, plonge ses racines
dans l'histoire. Elle
est événementielle. La révélation biblique
n'a pas seulement une histoire,
elle est une histoire. Dieu n'hésite pas à s'impliquer
dans le cours des
événements au point de se faire, en lien avec la liberté
humaine, l'acteur
de l'histoire. Le Dieu biblique est le Dieu de la liberté qui
s'offre à des
libertés pour, ensemble, construire une cité digne de
Dieu et digne de
l'homme. Une cité : est digne de Dieu dans la mesure où
elle est digne de
l'homme.
Quant à la révélation coranique elle n'est pas
une histoire, bien qu'elle
ait une histoire, puisqu'il y a un avant et un après Mahomet.
Le Dieu de
l'islam est anhistorique. Dieu dicte ses vouloirs à Mahomet
qui, par l'ange
Gabriel, reçoit ses diktats et ses ordres : « iqra »
lui enjoint la voix, et
devenir ainsi de Dieu le porte-voix et se faire de lui, auprès
des hommes,
le porte-parole.
L'événement, pour l'islam, n'est pas Dieu. Dieu impose
un livre. Il fait «
descendre (inzâl) un texte qui s'impose à la liberté
humaine. Ce texte est
parfait et valable pour tous les temps et tous les lieux, définitivement
accompli, tant pour le contenu que pour la forme. Ce en quoi il est
inimitable (ijâz). Un terme qui a valeur de vérité.
L'argument par
excellence de la sacralité du coran lui vient en effet
de son
inimitabilité.
Parce que la foi est donnée une fois pour toutes, l'islam ne
saurait parler,
contrairement à la révélation judéo-chrétienne,
de développement du dogme.
Tout dans le coran étant révélé, on ne
saurait non plus, en islam, parler de
hiérarchie de vérités : porter le voile ou croire
en Dieu « qui est
miséricorde et qui fait miséricorde » ( ar-rahmân
r-rahîm), une expression
qui ouvre toutes les sourates, sauf la neuvième, tiennent d'une
même
sacralité.
Un troisième point fort: la foi abrahamique
Il est de bon ton, à la suite de Massignon, de parler des fils
d'Abraham.
Juifs, chrétiens et musulmans devraient, tous les trois, se
reconnaître,
dans la foi d'Abraham. C'est dans ce sens que l'on parlera des trois
religions abrahamiques.
Qu'à cela ne tienne, Abraham ne saurait se réduire à
l'exemplarité. Abraham
est avant tout un lieu théologique, tourné vers Dieu,
qui nous dit qui est
Dieu (5). Le Dieu d'Abraham est le Dieu de l'Alliance et de la Promesse
:
deux notions absolument étrangères à l'islam.
Un quatrième point fort concerne Jésus et Marie
L'islam a effectivement un discours sur Jésus et sur Marie.
En fait, le
Jésus de l'islam ne s'appelle pas Jésus ( Jésus
se dit Yâsû' en arabe, qui
veut dire Dieu sauve), mais 'Isa. Or, Isa est le produit de la dislocation
de Yâsû' dont on a inversé les syllabes. A moins
qu'il ne veuille se référer
à Esaü, auquel cas Jésus descendrait de la lignée
du malheureux Esaü et non
pas de Jacob. Quoi qu'il en soit, 'Isa, objet de la bienveillance divine,
puisqu'il a été créé d'une parole de sa
bouche, est Verbe de Dieu. Non pas
dans le sens johannique du terme, mais comme ayant été
créé dans le sein de
Marie, d'une parole proférée par Dieu qui, lorsqu'il
dit «sois », cela est.
'Isa est donc créé et non pas engendré: «Il
en est de 'Isa comme d'Adam, il
a été créé de poussière.. il lui
dit « sois »et il est. » (3,59).
'Isa a été gratifié de privilèges (2,87),
comme de faire des prodiges, «avec
la permission de Dieu» (3,49). On sait qu'il y a loin du prodige
au miracle.
Le prodige s'impose à la liberté et force l'admiration,
tandis que le
miracle est un signe qui se propose à la liberté de l'homme.
Dieu a fait de 'Isa un prophète et un envoyé. Mais il
n'est pas le plus
grand, Moïse et Mahomet, qui est le sceau des prophètes,
le dépassent et de
loin.
Il est à noter que le prophétisme dont il s'agit n'a
rien de comparable avec
celui de l'Ancien Testament. Le prophète biblique est un révélateur
de Dieu,
du Dieu de l'intériorité et de l'universalisme. Celui
du Coran est un
annonciateur du monothéisme qui a pour vocation de rappeler
la radicalité de
l'unicité de Dieu. Face à des hommes qui sont, de par
leur nature, oublieux
- le mot homme (insân, en arabe) veut dire celui qui oublie -
Dieu, au cours
des âges, a suscité pour chaque peuple un prophète
qui rappellera la foi en
l'unicité exclusive de Dieu. Jusqu'à ce qu'il suscita
un homme, Mahomet,
qu'il établit prophète universel et apporte aux hommes
le message du
monothéisme intégral, dans une langue claire et un discours
évident.
Dieu l'a établi « le sceau des prophètes ».
(khâtim n-nabiyyîn co 33,40).
'Isa n'est donc pas Dieu-parmi-nous (Emmanuel). C'est un homme parmi
les
autres hommes. Il n'a pas été crucifié mais a
été élevé à Dieu, après lui
avoir substitué un sosie sur la croix: « Non, ils ne l'ont
pas tué, ils ne
l'ont pas crucifié, ils en ont eu l'illusion, car Dieu l 'a
élevé à lui» (co
4,157).
L 'Isa, pour tout dire, est un modèle parfait d'obéissance
à Dieu, un
exemple type du musulman parfait.
Quant à Marie ( Maryam, en arabe, qui signifie La Dame des océans
et non pas
la pieuse), le coran en parle avec grande révérence.
Elle est la seule femme
à y être nommée par son nom (3,36). Le coran affirme
avec force qu'elle est
la mère de 'Isa (2,87,253). Elle fut élue (3,42) (le
verbe istapha, arabe,
signifie élire, mettre de côté) pour donner le
jour à 'Isa sans porter
atteinte à sa virginité. Marie, la mère de 'Isa,
est le modèle type de la
musulmane parfaite (3,43). Etant la sour d'Aaron (19,28), frère
de Moïse,
'Isa devient le neveu de Moïse et son commentateur. Il n'est donc
pas vrai
qu'il s'inscrive dans la lignée. Marie ne saurait en aucun cas
être appelée
Théotokos, la mère de Dieu. Un passage célèbre
du coran montre Dieu faisant
le procès à Jésus qui se défend d'avoir
prétendu à la divinité et d'avoir
fait de sa mère une déesse ( co 5,116 ss.) !
Un cinquième point fort concerne l'élection
La révélation judéo-chrétienne parle en
effet d'élection. L'islam, lui,
parlera de choix préférentiel. Or il y a loin de l'élection
au choix
préférentiel : celui-ci connote l'idée de privilège,
celle-là l'idée de
vocation.
Le choix préférentiel crée une psychologie de
privilégié. Ce qui fait naître
un double sentiment de fierté et de responsabilité :
fierté d'appartenir à
la religion du prophète (ummatu- n-nabî) et au parti de
Dieu (Hizbullâh 50,
56) et responsabilité par rapport à la défense
des droits de Dieu. Ce qui
induit une attitude de supériorité par rapport aux autres
personnes et aux
autres peuples : « Vous êtes la nation la meilleure qui
ait été suscitée
pour les hommes» (antum khayru ummatin ukhrijat li-nnâs)
( 3,110).
Quant à l'élection, si elle est un privilège,
elle ne l'est jamais pour soi.
Tout élu, qu'il soit une personne ou un peuple, est chargé
de mission. Une
élection est toujours un envoi en mission. On est choisi pour
être
l'annonciateur et le témoin de la foi en Dieu-Amour.
Un sixième point fort, concerne la forme de la société
humaine qui résulte
de la foi en Dieu Tout-Puissant
Tout ce qui vient d'être dit a des répercussion considérables
au plan des
relations tant interpersonnelles, qu'inter-peuples, et inspire la forme
de
société qui dérivera de la foi selon qu'elle est
foi en Dieu-amour ou en
Dieu-Tout-Puissant. Croire en Dieu-Amour amène à prendre
en compte, d'abord,
la dignité de la personne humaine, « créée
à l'image de Dieu». Croire en
Dieu-Tout-Puissant, amène à prendre en compte d'abord
et par-dessus tout la
souveraineté de Dieu, l'homme n'étant que son serviteur.
Parce que membre du parti de Dieu, le musulman se doit d'être
le défenseur
des droits de Dieu. Dans la vision anthropologique que l'islam a de
l'homme,
celui-ci n'a pas de droits, il n'a que des devoirs. Il ne peut avoir
que les
droits que Dieu veut bien lui accorder et qui sont consignés
dans le coran.
Rien d'étonnant à ce que la déclaration universelle
des droits de l'homme de
l'ONU du 10 décembre 1948, n'ait pas été signée
par la majorité des pays
musulmans.
Être le défenseur de Dieu et de ses droits est un devoir
et un sujet de
fierté. Que le croyant s'imagine que ces droits, dont il se
sait le gardien,
soient à ses yeux bafoués, et le voilà prêt
à se mobiliser pour rétablir,
par tous les moyens, l'ordre divin tel qu'il doit être. Point
d'état d'âme
au plan de l'éthique : la fin, dans ce cas, justifiera les moyens.
On peut,
à juste titre, s'inquiéter de savoir que Dieu peut imposer
au croyant de se
faire son bras vengeur, quitte à se sacrifier et à sacrifier
avec lui des
innocents. On peut voir là, à juste titre, la source
de la violence en islam
et de son caractère sacré ! On peut tuer au nom de Dieu
!
Croire en Dieu-Amour implique la préférence accordée
au système démocratique
qui est dans la logique de cette foi. Ce qui veut dire accorder au
peuple
(demos), la source du pouvoir. Tandis que croire en Dieu Tout-puissant
impliquera de préférence la création d'un système
pyramidal et hiérarchique.
Le système islamique, tel qu'il est né à Médine,
a pris tout naturellement
la forme d'un système théocratique.
On pourrait penser que si le christianisme est arrivé à
se familiariser avec
la démocratie, il devrait en être de même pour l'islam
! « Si toute
modernisation devait entraîner une libéralisation théologique,
on s'en
serait aperçu avec le christianisme et le judaïsme (6)».
Mettre sur le même
pied d'égalité judaïsme, christianisme et islam
va dans le sens du
relativisme niveleur qui affirme que toutes les religions se valent.
En fait, refuser l'Incarnation, amène à refuser un Dieu
qui s'implique aux
côtés de l'homme. L'homme n'a pas de droits, il n'a que
des devoirs. Aussi,
l'islam se reconnaîtra-t-il plus volontiers dans un régime
directif plutôt
qu'associatif. C'est ce qui explique que, dans la constitution de presque
tous les pays arabo-musulmans, le premier article énonce que
l'islam est la
religion de l'Etat (al-islâm dînu d-dawla).
Refuser l'Incarnation, c'est aussi refuser toute médiation.
On se glorifie,
en islam, de ne pas avoir de sacerdoce. Rien d'étonnant à
cela. L'absence du
dogme de l'Incarnation, induit par le fait même, l'absence de
sacerdoce et
de sacramentalité.
Un septième point concerne les religions du Livre
Parler des religions du livre est un abus de langage. Si l'islam peut
se
présenter, à juste titre, comme étant religion
du livre, il n'en va pas de
même pour le christianisme. Celui-ci est la religion d'une Personne
vivante
qui s'appelle Jésus-Christ, avec qui tout homme est convié
à faire
l'expérience d'une rencontre personnelle avec Lui. C'est de
là, d'ailleurs,
qu'est né le christianisme. Certes, le christianisme a des livres.
Mais il
n'est pas religion du livre. Les Evangiles ne sont pas autre chose
que le
témoignage rendu par ceux qui, les premiers, ont expérimenté
cette rencontre
décisive et vivifiante avec le Christ ressuscité qui
a bouleversé leurs vies
et a fait basculer le sens de l'histoire.
L'islam se présente aussi comme la religion de la justice. C'est
ce qui
explique sa propension à établir l'ordre social sur la
base de la loi du
talion. Une loi qui peut devenir intraitable et insoutenable. Un tribunal
islamique n'a-t-il pas condamné, il n'y a pas longtemps, une
jeune iranienne
qui, en voulant se défendre, avait rendu aveugle à l'aide
d'acide un homme
qui avait tenté de la violer, à être punie en subissant
le même traitement
en public : être rendue aveugle (7).
La société qui en découlera prendra tout naturellement
les contours
pyramidaux qui caractérisent les sociétés
holistes où toutes les
composantes sociales ne tiennent leur dignité, leur honorabilité
et leur
légitimité qu'en fonction de leur distance par rapport
au sommet de la
pyramide où trône Dieu. Telle est assurément une
des caractéristiques
majeures de la société totalitaire. Plus la distance
est grande et plus
l'imposition des diktats et des contraintes se fera pesante. Plus on
s'élèvera dans la hiérarchie pyramidale et moins
se fera sentir le poids des
contraintes. L'adhésion aux impératifs sera inversement
proportionnelle à la
distance qui sépare du sommet. Il est clair que, dans pareils
cas,
comportements et relations interpersonnelles seront régis par
la
sacralisation des « impératifs catégoriques »
du devoir.
Il est donc exclu que l'on puisse encore se poser la question du pourquoi.
L'absolu de la loi met un point final à toute interrogation
ou contestation.
Certains y trouvent un confort dont on se prévaudra. Au prix
de la liberté.
Un prix fort : tout, alors, le mariage, l'éducation, la fidélité,
le rapport
à l'argent, au corps, les interrogations soulevées par
l'évolution des
sciences et des techniques, la place de la femme et de l'enfant...
tout sera
régi par des règles précises et identifiables
sans autre référence que les
critères préétablis qui seront d'autant plus forts
qu'ils seront portés de
façon collective.
On peut penser les choses autrement. Ce n'est pas de fonction législatrice
qu'il s'agira de promouvoir, mais plutôt d'une logique de communion.
Le
transcendant restera ce qu'il est : l'autre et même le tout autre.
Mais dans
un régime de relation puisé à même la source
de l'amour, le tout autre
mettra, d'une façon inouïe, sa toute-puissance d'amour
au service du projet
de se faire nôtre, de se faire même le tout-nôtre.
Ainsi sera comblé, par un
abaissement qui ira jusqu'au néant de la kénose (saint
Paul, épître aux
Philippiens, 2), le fossé infini qui sépare l'immanence
de la transcendance,
pour lui substituer une présence de proximité. Folie
de l'amour ? On tremble
à considérer toutes les implications existentielles qui
découleront d'une
pareille vision. Depuis la venue du Christ qui a voulu « demeurer
parmi nous
», il n'est plus possible de considérer les relations
entre immanence et
transcendance autrement qu'en termes d'amour.
«Aime et fais ce que tu veux », telle est la consigne que
donne saint
Augustin. Une consigne qui est terriblement rigoureuse et qui élimine
toute
forme de licence ou de fantaisie individualiste. Quand on aime on ne
peut,
en effet, vouloir autre chose que ce qui est conforme aux sentiments
et aux
exigences de l'être aimé. Il n'est plus question d'aimer
la loi pour
elle-même, ce qui ferait retomber dans les automatismes et le
robotisme de
l'obéissance aveugle. Aimer, c'est aimer l'autre qui incarne
à nos yeux
l'absolu de la beauté, de la bonté, avec le risque de
ne jamais sortir
indemne d'avoir aimé. Aimer l'autre, c'est accepter de se laisser
transformer, recréer, tant il est vrai que l'amour aspire à
ressembler à
l'être que l'on aime. La dynamique de l'amour introduit dans
un mouvement de
perpétuelle innovation pour une meilleure symbiose et une parfaite
harmonie
entre les êtres qui s'aiment.
Une voie pour aujourd'hui ?
C'est là que l'expérience de vie, la prise de conscience
d'une indigence
foncière, d'une pauvreté qui tient à l'essence
même de l'être créé, se
transforme en cri, en désir d'être envahi par celui qui
amoureusement nous
façonne à son image. Radicalisme de la pauvreté
auquel répond le radicalisme
d'un amour tout-puissant qui seul peut combler toute indigence.
Et l'on passe ainsi de l'aval à l'amont. La liberté est
un fruit de l'amour
: si elle s'érige en absolu, avant ou au-delà de l'amour,
elle se tue.
Guidée par l'amour qu'il illumine, elle devient source de sens
et de
radieuse reconnaissance. Bel idéal.? Question d'autant plus
urgente que l'on
vit à l'heure du réaménagement de l'humanisme.
Seul l'amour-agapé est habilité à édifier
une humanité réconciliée.
Merveille de l'Incarnation qui «réunit les deux aspects
spécifiques de la
foi chrétienne : un Dieu qui est l'amour absolu, un homme qui
est la
présence subsistante de Dieu (8) ». On n'est pas surpris
de savoir que
l'islam est réfractaire à pareilles perspectives. D'abord
parce que Dieu
n'est que toute-puissance et verticalité absolue. Et puis, pour
ce fait qui
ne laisse pas de surprendre, c'est que le mot prochain (qarib, en arabe),
on
ne le rencontre pas dans le coran. On trouve le mot proche (qurba)
mais non
pas prochain. Celui-là est mon prochain, celui qui m'est proche
par le sang,
l'appartenance tribale ou ethnique, par la religion. C'est ce que
Ibn-Khaldoun appelle 'açabiyya : être inconditionnellement
pour celui qui
m'est semblable. Toujours cette recherche du même. L'universalisme,
dans
l'islam, s'arrête aux frontières de la différence.
Rien n'est plus
déstabilisant que celui qui est différent. Oui, gênante
est la différence.
Elle amène à des remises en cause, à des questionnements.
Or quand il s'agit
de la loi de Dieu, on ne tergiverse pas ! La loi est uniformisante,
l'amour
exige la différence.
Obéir ou aimer?
Tel est le dilemme. Sans doute, au lieu d'opposition ou d'exclusion,
on
aurait pu parler de conjonction, de corrélation. On abandonnerait
la
conjonction « ou » pour le « et ». De fait,
lorsqu'il y a amour,
l'obéissance, comme dit saint Augustine, devient douce contrainte:
«ubi
amatur non laboratur» (lorsqu'on aime on ne considère
plus la peine). C'est
en cela que l'amour du Christ s'est fait obéissance «jusqu'à
la mort et la
mort de la croix ». Obéir fut l'expression même
de ce qui constitue son être
le plus profond.
En islam, certains penseurs mystiques, comme Ghazâlî (m.
en 1111), dans son
traité sur l'amour de Dieu, ont placé l'amour dans l'échelle
de la montée
vers Dieu, au sommet des degrés qui conduisent à lui.
En fait, lorsqu'il
parle d'amour, il s'agit, du côté de Dieu, d'un amour
de bienveillance et
non de partage. Et, du côté de l'homme, d'un amour de
reconnaissance et de
soumission et d'un amour de filiation. Des relations de réciprocité
peuvent
s'établir : «Je l'aime et il m'aime» (Co 5,54),
mais dans la ligne d'un
amour qui existe entre un monarque et un sujet qui, par surcroît,
est
serviteur, esclave ('abd). Ghazâli ne pouvait pas pousser plus
loin, au
risque de perdre tout lien avec la foi orthodoxe. Ses livres sont toujours
à
l'index en Arabie Saoudite.
Un autre mystique, EI-Hallâj, s'y est essayé. Il a suivi
la voie de
l'annihilation de soi (fanâ '), il est tombé dans le monisme
qui lui a fait
dire «je suis dieu ». On sait ce qu'il lui en a coûté,
puisqu'il fut excisé,
crucifié, décapité, brûlé et ses
cendres dispersées dans le Tigre. Cela se
passait au dixième siècle (en l'an 922). Un autre, de
la taille de
Ibn-Arabi, au 13e siècle, est tombé lui aussi dans
le monisme. Ce fut le
point final et le coup de grâce donné à la mystique
qui ne se relèvera pas
de son aventure dans le vouloir-être-le-plus proche de Dieu.
En fait, pour
que la mystique réussisse, il aurait fallu à l'islam
un médiateur. Un
homme-Dieu, un Dieu-homme. Il n'en fut rien. L'islam orthodoxe a toujours
pris ses distances avec les mystiques qu'il abhorre. Les confréries
ont pris
la relève. Mais celles-ci ne peuvent prétendre qu'à
des expériences
spirituelles, qui tiennent davantage de l'émotion et de la technique
que
d'un don reçu de Dieu et d'un rapport d'intimité avec
lui.
Peut-on parler d'un islam de France ?
Pour la première fois dans son histoire, l'islam est minoritaire
dans une
société laïque et sécularisée. Partout
où il s'était imposé, il avait réussi
à créer la cité de l'islam (dâr l-islâm),
par opposition aux cités de la
guerre à conquérir (dâr l-harb).
Acceptera-t-il de se laisser couler dans la laïcité, la
sécularité, la
modernité ? Ces trois valeurs sous-tendent la priorité
à donner à l'homme
plutôt qu'à Dieu, la prédominance de la raison
sur la foi. «L'islam est-il
soluble dans la République » (9). Il. faudrait pour cela
qu'il renonce à sa
vision théocratique de la société. Le fera-t-il
? Oui, à condition que les
juristes acceptent la libre critique et le renouvellement de
l'interprétation. Or ceux-ci ne sont nullement prêts à
le faire et
n'entendent surtout pas le faire ! «L'islam est-il rebelle à
la libre
critique» (10) ? Il faudrait désacraliser le coran, désacraliser
la. langue
arabe, désacraliser le sentiment d'appartenance... Et pourtant,
il le faudra
bien pour un vivre-ensemble réussi ! L'espérance qui
habite le chrétien lui
fait un devoir d'y croire. Aimer, c'est espérer. « L'amour
seul est digne de
foi (11)».
Des musulmans en Europe et plus particulièrement en France,
s'emploient à
s'intégrer dans une société laïque et sécularisée.
Ils aimeraient que l'on
puisse retrouver la liberté d'interprétation du coran
pour l'adapter aux
impératifs du jour ! Malheureusement; lorsqu'ils se retrouvent
dans leur
milieu naturel, au sein de la collectivité, ils en adoptent
le langage et
les visions messianiques. L'islam fait passer la communauté
avant
l'individu. La notion de la umma l'emporte sur toute autre considération.
Umma dérive de umm, la mère. Umma signifie « le
rassemblement des croyants
dans le giron de la foi ».
Pouvons-nous, musulmans et chrétiens, malgré nos divergences
profondes,
aller de concert pour l'édification d'une société
digne de l'homme? Oui, à
condition que les uns et les autres nous considérions l'homme
à servir,
avant de considérer son appartenance !
NOTES
[1] Olivier Roy, L'islam mondialisé, édit. du Seuil,
septembre 2002.
[2] Ibid. p. 14.
[3] Ibid. p. 10.
[4] Paul Balta, L'islam, édit. Marabout, 1995, p. 13.
[5] Antoine Moussali, La croix et le croissant, édit. de Paris,
1998, pp.
51-56.
[6] Olivier Roy, op. cit. p. 16
[7] Il corriere della Sera, 25 juillet 2002.
[8] J. Moingt, L'homme qui venait de Dieu, Cerf, p. 699).
[9] Titre d'un ouvrage paru dans la collection Panoramiques, 2e trimestre
1997, n° 29.
[10] Titre d'un ouvrage paru dans la collection Panoramiques, 1er trimestre
2001, n° 50.
[11] Hans-Urs von Balthasar, L'amour seul est digne de foi, édit.
Parole et
Silence, 1999.
[12] Père Moussali : Né au Liban en 1921, le Père
Antoine Moussali a été
directeur des établissements scolaires lazaristes de Damas.
Il a enseigné
l'arabe à l'université d'Alger de 1980 à 1986.
Il est l'auteur de plusieurs
études théologiques et sociologiques en langue arabe.
Il a reçu le prix 1998
de l'Académie d'Education et d'Etudes Sociales pour La croix
et le croissant
paru aux Editions de Paris.