Réflexions sur la présence de l’Eglise en Terre Sainte
DEC. 3, 2003

« Veilleurs, où en est la nuit ? » (Is 21,11)

Introduction

1. Chrétiens en Terre Sainte, Israël, Palestine et Jordanie, nous partageons les espoirs et les aspirations de nos peuples vivant au milieu de la violence et du désespoir. Ici, nous sommes appelés à réfléchir comme croyants sur les questions concrètes auxquelles nous sommes confrontés. Ensemble, nous avons la responsabilité d’être, par la parole et par l’action, des témoins de la Bonne Nouvelle ; nous avons à nous entraider à mener notre vie quotidienne comme disciples du Christ afin de devenir un signe plus visible d’unité, de paix et de charité, dans cette terre déchirée par la guerre et la haine.

2. Je vous présente aujourd’hui, frères et soeurs, ce document, fruit d’une réflexion commune menée avec des membres de la Commission théologique diocésaine, séculiers et religieux, sur des questions qui concernent notre Eglise locale autant que l’Eglise universelle, vu la signification de l’Eglise de Jérusalem et de tous les événements qui s’y déroulent aujourd’hui. Notre réflexion part tout naturellement de l’enseignement officiel de l’Eglise catholique sur des questions propres que nous vivons au quotidien; et c’est à la lumière de cet enseignement et de notre contexte spécifique  en Terre Sainte, que nous vous adressons ce document, afin de vous aider à mieux discerner dans les difficultés de votre vie quotidienne. Nous nous sommes limités à trois points majeurs: la violence et le terrorisme, les relations avec le peuple juif en Terre Sainte, et les relations avec les musulmans.

3. Ces questions peuvent concerner également nos frères et soeurs dans les diverses Eglises du monde. Nous voulons partager cette réflexion avec tous et prier ensemble alors que nous vivons chaque jour ces situations difficiles et complexes, afin de trouver dans cette réflexion et cette prière commune le courage de rester fidèles à notre vocation en cette terre du Seigneur. En tant que membres de nos sociétés et de nos Eglises, nous courons constamment le risque de la simplification et de la généralisation. Une prière sincère et notre présence ensemble devant Dieu, nous aidera à mieux prendre conscience des perspectives différentes en même temps que de la vérité à découvrir au jour le jour dans la complexité de nos situations.
 

Violence et Terrorisme

Condamnation du terrorisme
4. Nous avons toujours condamné et nous condamnons tout acte de violence contre les individus et la société . Nous avons condamné et nous condamnons surtout le terrorisme, violence extrême et organisée, qui a pour but de blesser et de tuer des innocents afin de susciter par ce moyen un soutien à sa propre cause. Dans un document précédent nous l’avons dit clairement: “Le terrorisme est illogique, irrationnel et inacceptable comme moyen de résoudre un conflit” ; plus encore, il est immoral et il est un péché.

Un contexte de désespoir
5. Nous nous rendons compte, cependant, avec grande peine et souffrance, des injustices, des blessures humaines et du climat qui poussent à ces actes de violence, notamment l’occupation. Nous l’avons dit: “En cas de terrorisme, il y a deux coupables : d’abord ceux qui exécutent les actes, ceux qui les inspirent et les appuient, et, deuxièmement, ceux qui entretiennent les situations d’injustice qui provoquent le terrorisme” . Ce climat de violence ne connait pas de limites; il ne distingue pas entre Israélien et Palestinien. Au sein des deux peuples, le sentiment d’impuissance, la frustration et le désespoir sécrètent colère et vengeance et mènent à un cycle de violence sans fin. La légitime défense devient illégitime par le recours à des moyens disproportionnés et essentiellement mauvais, sous prétexte de procurer la sécurité et la liberté, comme par exemple la punition collective ou le maintien de l’occupation. L’espoir réel d’une paix véritable - par la justice, le pardon et l’amour - passe pour être pure illusion et optimisme facile. Ils sont remplacés par la paralysie d’un fatalisme cynique. Des murs se dressent alors dans le pays et dans les cœurs. Et l’espoir se trouve réduit à un pur désir de survivre au jour le jour. Certains déclarent aussi que la Terre sainte est devenue une terre profanée.

Notre raison d’espérer
6. Dans cette terre même, Dieu donna à l’humanité son Fils, le Christ, qui a répandu son sang dans l’acte violent de la crucifixion. Il nous a réconciliés avec Dieu et a brisé les murs d’hostilité qui nous séparaient. Sa résurrection a vaincu la haine, la violence et la mort. “C’est lui qui est notre paix, lui qui des deux peuples n’en a fait qu’un” (cf. Eph 2,13-16, Rm 5,10-11).

Pédagogie de la non-violence
7. Dieu appelle toujours les disciples de Jésus-Christ à être une communauté de réconciliation . Enseignés par l’Esprit Saint, nous sommes appelés à être les porteurs prophétiques de la bonne nouvelle de la paix à ceux qui sont loin et à ceux qui sont proches (cf. 2Cor 13,13, Eph 2,17, Is 57:19), non par le moyen d’actes violents, mais par des gestes concrets de paix, qui s’opposent à la culture de la mort et contribuent à une culture de la vie. Cette difficile vocation confiée par Dieu à l’Eglise et à ses membres requiert une pédagogie spécifique, un enseignement progressif d’un Evangile de non violence active et créative dans nos attitudes, nos paroles et nos actions. Faire la paix n’est pas une tactique mais une manière de vivre.

Juifs, Judaïsme et Etat d’Israël

Enseignement de l’Eglise
8. Nous faisons nôtre l’enseignement officiel de l’Eglise Catholique Romaine concernant les Juifs et le Judaïsme. Avec toute l’Eglise, nous méditons sur les racines de notre foi : dans l’Ancien Testament que nous partageons avec le peuple juif, et dans le Nouveau Testament qui est écrit en grande partie par des Juifs sur Jésus de Nazareth . Avec toute l’Eglise, nous regrettons les attitudes de mépris, les conflits et l’hostilité qui ont marqué l’histoire des relations judéo-chrétiennes.

Notre contexte
9. Nous cherchons à vivre l’enseignement de l’Eglise Catholique dans le monde et à l’appliquer à notre contexte particulier . A la différence de nos frères et soeurs en Europe, notre histoire comme chrétiens, en Terre Sainte, a été l’histoire d’une communauté minoritaire (situation partagée aussi par les Juifs du Moyen Orient) au sein d’une société à prédominance musulmane. Pendant plusieurs siècles, nous n’avons pas été une majorité dominante par rapport au peuple juif, comme ce fut le cas en Occident..

10. Notre contexte contemporain est unique: nous sommes la seule Eglise locale à rencontrer le peuple juif dans un Etat défini comme juif et dans lequel les Juifs sont la majorité dominante, une réalité qui dure depuis 1948. De plus, le conflit qui continue entre l’Etat d’Israël et le monde Arabe, et en particulier entre les Israéliens et les Palestiniens, signifie que l’identité nationale de la grande majorité de nos fidèles est aux prises avec l’identité nationale de la grande majorité des Juifs.

11. Nous sommes appelés à l’unité, à la réconciliation et à l’amour à l’intérieur même de notre Eglise locale. Au sein de notre Eglise, et membres à part entière de cette Eglise, il y a les chrétiens d’expression hébraïque qui sont juifs ou ont choisi de vivre au sein du peuple juif  . Pour cette communauté, le S. Père vient de nommer un évêque auxiliaire. Ajoutant à la richesse de l’Eglise de Jérusalem, il y a aussi de nombreux catholiques de divers pays qui ont choisi la Terre Sainte pour demeure. Désirant vivre une communion avec des Arabes, des Juifs et ceux qui sont venus des nations, l’Eglise de Jérusalem apprend à être un signe visible d’unité pour toute l’humanité. Dans notre recherche constante pour le dialogue avec les frères et les soeurs Juifs, nous devons avoir pleinement conscience de ce contexte particulier.

La réalité
12. Comme Eglise, nous sommes témoins de l’occupation militaire israélienne continuelle des Territoires Palestiniens, et de la violence sanguinaire entre les deux peuples. Ensemble, avec tous les hommes et les femmes de paix et de bonne volonté, y compris de nombreux Israéliens et Palestiniens, juifs, chrétiens et musulmans, nous sommes appelés à être à la fois la voix de la vérité et une présence qui guérit les blessures. L’Eglise catholique de par le monde enseigne que le dialogue avec le peuple juif est distinct des options politiques de l’Etat d’Israël. De plus, “l’existence de l’Etat d’Israël et ses options politiques doivent être envisagés dans une perspective non religieuse mais en référence aux principes communs de la loi internationale” . L’Eglise est appelée à être un témoin prophétique dans notre contexte particulier, un témoin qui ose imaginer un futur différent, de liberté, de justice, de sécurité, de paix et de prospérité pour tous les habitants de la Terre Sainte, qui est avant tout la terre du Seigneur .

Perspectives
13. Face à cette lourde responsabilité et à ce travail difficile, l’Eglise de Jérusalem lutte, apprend, déploie ses efforts et compte sur tous ses fidèles, Arabes, Juifs et fidèles venus de toutes les nations, afin de l’aider à discerner la volonté de Dieu et la voie véritable des disciples du Christ. Nous sommes déjà engagés avec des frères et soeurs juifs dans un dialogue basé sur notre contexte propre, celui d’une terre tristement déchirée par la guerre et la violence.  Nos fidèles en Israël vivent en un dialogue permanent, continu avec leurs voisins juifs, un dialogue de vie et d’amitié. Dans les Territoires Palestiniens, nos institutions catholiques (le séminaire diocésain, l’Université catholique de Bethléem, etc.) donnent des cours sur les Juifs et leur héritage. Notre commission diocésaine pour les rapports avec le peuple juif est active et nous aide à écouter et à apprendre davantage sur les Juifs et le Judaïsme. Comme Eglise, nous osons espérer que notre prière et notre témoignage encouragent et promeuvent la justice, le pardon, la réconciliation et la paix ; ils contribuent aussi au dialogue fraternel qui peut et doit se développer entre Juifs et Chrétiens en Terre Sainte, dans leur contexte spécifique.

Musulmans, Islam et société arabe

Notre contexte
14. Nous sommes réalistes en face des possibilités de dialogue et de collaboration avec nos frères et soeurs musulmans et en face des difficultés d’un  tel projet. La réalité concrète de la société arabe diffère de pays à pays: ici nous parlons de notre expérience en Terre Sainte, où, chrétiens et musulmans, nous avons vécu ensemble pendant 1400 ans. Notre société a connu des jours faciles et des jours difficiles et elle fait face aujourd’hui à beaucoup de défis importants dans une recherche d’équilibre, face à la modernité, au pluralisme, à la démocratie et à la recherche de la paix et de la justice. Par ailleurs, notre attitude, s’enracine dans l’enseignement de l’Eglise au Concile Vatican II concernant les musulmans .

Deux principes
15. Deux principes règlent nos relations entre Musulmans et Chrétiens arabes en Terre Sainte : Premièrement, tous, Chrétiens et Musulmans, nous appartenons à un seul peuple; nous partageons la même histoire, la langue, la culture et la société. Deuxièmement, chrétiens arabes, nous sommes appelés à être les témoins de Jésus-Christ dans notre société arabe et musulmane, comme aussi dans la société israélienne juive.

La réalité
16. Dans la vie quotidienne, bien que les relations entre chrétiens et musulmans soient en général bonnes, nous sommes pleinement conscients des difficultés et des défis auxquels nous sommes confrontés: ignorance et préjugés réciproques, un vide d’autorité qui produit l’insécurité, une discrimination qui tend vers l’islamisation dans certains mouvements politiques, menaçant ainsi non seulement les chrétiens mais aussi de nombreux musulmans désireux d’une société ouverte . Quand l’islamisation constitue une violation de la liberté des chrétiens, nous avons à insister sur la nécessité de respecter notre identité et notre liberté religieuse. Cette complexité est parfois exploitée à des fins politiques pour diviser la société. Cependant par le dialogue et par d’autres initiatives, chrétiens et musulmans, nous sommes appelés à collaborer pour la construction d’une société commune basée sur le respect mutuel et des responsabilités réciproques.

Une pédagogie
17. Dans cette situation, nous cherchons à aider nos fidèles arabes qui sont la majorité de notre troupeau, à intégrer et à vivre la complexité de leur identité comme chrétiens, comme arabes et comme citoyens, en Jordanie, Palestine et Israël. Le fait que les chrétiens soient peu nombreux ne signifie pas qu’ils n’ont pas d’importance ou qu’ils doivent se laisser aller au découragement. Nous encourageons tous nos fidèles à prendre leur place dans la vie publique et à contribuer en tout domaine à la construction de la société
 

Conclusion
Avec les musulmans et les juifs: une vocation

18. Nous avons pleinement conscience de la vocation de notre Eglise de Jérusalem à être une présence chrétienne au milieu de la société, musulmane arabe ou juive israélienne. Nous croyons que nous sommes appelés à être un levain, contribuant à la solution positive des crises que nous traversons. Nous sommes une voix qui s’élève de l’intérieur de nos sociétés dont nous partageons l’histoire, le langage et la culture. Nous cherchons à être une présence qui promeut la réconciliation, invitant nos peuples au dialogue qui aide à la compréhension mutuelle et qui  mènera finalement à la paix dans cette terre. “S’il n’y a pas d’espérance pour les pauvres, il n’y en aura pour personne, pas m$eme pour ceux qu’on appelle riches.”

19. A l’approche de Noël, nous vous adressons, frères et soeurs, nos voeux les meilleurs, afin que cette fête soit une source de paix dans vos coeurs et dans vos  esprits. Bonne fète de Noël ! Durant ces fêtes, élevons une prière au Christ Messie, prince de la paix, afin qu’Il fasse de chacun de nous un artisan de paix, qui vive et communique la paix chantée par les anges dans le ciel de notre terre. Dieu est notre Créateur et notre Rédempteur, et dans le mystère de cette filiation divine qu’il a réalisée en nous, nous sommes tous, frères et soeurs, appelés à pratiquer la justice et à jouir de la paix véritable que Dieu donne à ceux qui le cherchent.
       Jérusalem, le 3 déc. 2003

Signé par + S.B. Michel Sabbah, Patriarche Latin de Jérusalem
et des membres de la Commission théologique diocésaine :
+ Mgr Boulos Marcuzzo, évêque auxiliaire
Frans Bouwen pb
Gianni Caputa sdb
Peter Du Brul sj
D. Jamal Khader
D. Maroun Lahham
Frédéric Manns ofm
David Neuhaus sj
Jean-Michel Poffet op
Thomas Stransky csp