Marwan Barghouti : " la priorité pour parvenir à la paix : le retrait total et définitif des Israéliens des territoires palestiniens occupés depuis 1967 ".

Marwan Barghouti est le responsable en Cisjordanie du Fatah, le parti du président Arafat et principale composante de l’OLP. Interview faite à Ramallah le samedi 9 février 2 002 par Valérie Féron.

L’armée israélienne a déjà essayé de vous assassiner. Avez-vous pris des précautions pour votre sécurité et celle de votre famille ?

J’ai changé un peu mon quotidien et pris quelques précautions, mais nous sommes habitués au danger comme l’ensemble du peuple palestinien. Et cette politique israélienne d’assassinats n’est pas une nouveauté. Depuis le début de notre mouvement de résistance, l’armée israélienne a tué un grand nombre de nos intellectuels et artistes aussi bien que de responsables militaires pour éliminer le mouvement national palestinien. Actuellement, il s’agit d’effrayer la direction, pour affaiblir le soulèvement et faire pression sur le peuple. En ce qui me concerne, la presse israélienne avait révélé un projet de m’assassiner dès octobre 2 000. Mais je n’ai rien d’un terroriste et rien d’un pacifiste non plus, même si j’ai toujours été très actif dans le dialogue avec les Israéliens.  Je suis juste un homme normal, un Palestinien qui lutte pour l’indépendance de son peuple. Cependant en m’assassinant, le gouvernement israélien serait responsable de nouvelles morts d’innocents en Israël. Car la réaction serait sûrement très forte côté palestinien.

Le président Arafat est lui aussi dans une position dangereuse…

Yasser Arafat est assiégé. Je pense que c’était une volonté de l’humilier et de nous humilier. Vouée à l’échec comme l’ensemble de la politique d’ Ariel Sharon qui avait été élu il y a un an en promettant aux Israéliens la fin de l’Intifada, et la sécurité aussi bien à Tel Aviv que dans les colonies. Un an après, les Israéliens se retrouvent avec de moins en moins de sécurité, et de plus en plus de problèmes économiques. Yasser Arafat est un excellent partenaire pour faire la paix, et les Israéliens auraient beaucoup à perdre s’il lui arrivait quelque chose, pas seulement les Palestiniens.

La volonté du Premier ministre israélien de mettre le président palestinien "hors jeu " politiquement est-elle également voué à l’échec ?

Yasser Arafat n’est pas un président comme les autres. Pour nous, il est avant tout le fondateur de la révolution palestinienne, le symbole de notre résistance pour l’ indépendance. Il est donc à la fois le chef historique du mouvement national et de plus un président élu démocratiquement, une première dans le monde arabe. Ce qui n’a jamais empêché les Palestiniens de le critiquer ouvertement et fortement ainsi que l’Autorité par exemple sur les questions de corruption ou des violations des droits de l’homme dans notre administration. Mais c’est une clé de voûte pour la paix. Je pense que les Israéliens devraient saisir cette chance historique de parler avec lui. Car ils ne trouveront sûrement pas par la suite de leader qui accepteront de faire autant de compromis que lui. Quant à sa succession, qu’il soit bien clair que c’est une question intérieure palestinienne, qui se fera sur la base d’élections générales et démocratiques. Les Palestiniens n’accepteront jamais de dirigeant amené ici par les chars israéliens… et ils continueront leur lutte pour l’indépendance jusqu’au bout. Tout spécialement après l’essai raté d’Oslo.
 

Côté israélien, on parle pourtant de nouveau plan intérimaire…

- Les Palestiniens ont essayé ce genre d’accord pendant près de dix ans suite à la Conférence de Madrid. Qu’est-il arrivé ? ils se sont retrouvés avec plus de confiscation de terre, plus de colonies israéliennes, et encore plus coupés de Jérusalem. Alors je pense qu’il ne serait pas raisonnable pour   les deux parties d’essayer à nouveau. L’intifada a changé les règles du jeu. Il n’est pas question de retourner à la case départ.

Une Intifada plus armée que la précédente avec les accusations d’implication de l’Autorité dans l’affaire des 50 tonnes d’armes trouvées sur le Karine A.

C’est au président Arafat de s’exprimer sur cette question et il l’a déjà fait. Mais pour parler plus généralement de l’achat d’armes, personnellement et très franchement, je ne vois pas pourquoi nous n’aurions pas le droit d’en avoir alors que nous sommes le peuple occupé et que les Israéliens nous bombardent à coup de missiles. Quant aux actions armées, le Fatah estime qu’elles ne doivent avoir lieu qu’à l’intérieur des territoires palestiniens occupés. Les brigades des martyrs d’Al Aqsa, proches de nous, ont mené dernièrement des attaques anti-israéliennes uniquement en réponse à l’assassinat de Raed Karmi et au siège subi par notre président. Mais ce n’est pas une stratégie.

Contrairement au Hamas ?

A chaque nouvel assassinat, missile, démolition de maison, Ariel Sharon donne son feu vert à des réactions. L’occupation israélienne reste le premier déclencheur des attentats suicides.

Quels sont vos relations actuellement avec ce mouvement ?

Nous avons un véritable dialogue avec le Hamas qui partage avec l’ensemble des mouvements un objectif politique : la fin de l’occupation israélienne, y compris à Jérusalem-est. Et le Hamas est entrain d’évoluer sur un autre objectif essentiel : la coexistence entre deux états, israélien et palestinien, côte à côte. Mais ces débats ont lieu alors que les chars israéliens sont devant nos portes ! Il ne fait aucun doute que toute discussion de ce genre deviendrait beaucoup plus sereine après un retrait effectif et complet de l’armée israélienne. Cela ouvrirait de nouvelles perspectives politiques pour tous.
 
Sur le plan diplomatique, que pensez-vous des propositions françaises reprises au niveau européen d’une proclamation de l’Etat palestinien et d’organisation d’élections ?

Nous avons accueilli positivement les propositions de la France, un pays en lequel nous avons confiance, et apprécié les dernières déclarations du gouvernement, notamment ses critiques envers la politique américaine. Concernant des élections, c’est bien sûr une bonne idée, mais dans le cadre d’un plan global pour une vraie paix. De même qu’il n’y aura pas de paix sans justice, pas question d’élections en restant sous occupation. Quant à la proclamation de l’Etat palestinien, ce sera le résultat de la première priorité : le retrait israélien jusqu’aux frontières de 1967.

Et la position américaine ?

Qui comprend la position américaine ? ! il y a plus d’élus israéliens à la Knesset prêts à faire la paix qu’au sein du Congrès américain ! Les Américains continuent de faire de grosses erreurs d’appréciation, même après les attentats du 11 septembre, et ont une vraie responsabilité dans tout le sang versé ici en appuyant comme ils le font la politique d’agression israélienne. C’est pourquoi je ne crois pas aux rencontres diplomatiques du moment, rien ne semble possible tant que Sharon sera au pouvoir en Israël. Parler juste d’un cessez le feu ne peut pas être une fin en soi. Les Palestiniens ne peuvent se contenter du retrait de quelques chars sur quelques mètres. Les vraies discussions concernant les questions clés comme celle du droit du retour pour les réfugiés ne pourront pas se faire dans de bonnes conditions tant que nous resterons sous occupation. Il faut d’abord que les Israéliens prennent une décision courageuse : se retirer totalement et définitivement des territoires palestiniens. Ce qui arrivera un jour ou l’autre, comme ce fut le cas pour le sud du Liban. Le plus tôt éviterait de nouveaux bains de sang pour les deux peuples. Mais pour l’instant les dirigeants israéliens sont encore dans cet aveuglement typique des colonisateurs.

Des propos recueillis par Valérie Féron.