Dans le camp de réfugiés de Balata, près de Naplouse,
où l’armée israélienne vient de mener une opération
militaire d’envergure de trois jours, parallèlement à celle
dans le camp de réfugiés de Jénine dans le nord de
la Cisjordanie, l’heure est au désespoir, à la colère
et à la détermination à poursuivre la lutte pour l’indépendance
et le droit au retour.
Saed n’en peut plus. Depuis jeudi dernier, il n’a dormi que trois ou
quatre heures. Le reste de son temps il l’a passé à aider
à soigner les blessés, dans la rue ou à l’hôpital
Rafidiah de Naplouse. Encore très choqué psychologiquement
par tout ce dont il a été témoin, il explique d’une
voix saccadée : " ils sont arrivés jeudi dans la nuit, avec
leurs hélicoptères Apache et 70 tanks. Ils ont commencé
par détruire le système électrique et Balata s’est
retrouvé complètement plongé dans le noir. Cela tirait
de partout ! Les civils étaient dans les rues pour apporter leur
soutien aux combattants armés, qui ont résisté du
mieux qu’ils ont pu. Et dans le noir, j’entendais les hurlements de peur
ou de souffrance, des voix de blessés qui appelaient à l’aide
et que l’on ne pouvait même pas repérer. Il m’est arrivé
de mettre neuf personnes dans la même ambulance en priant pour qu’elle
puisse arriver à l’hôpital ", l’armée israélienne
ayant refusé à plusieurs reprises des heures durant, le passage
des secours. Ingénieur biomédical, il a laissé sa
femme et son fils à Balata, son épouse, ukrainienne, ayant
refusé de quitter leur foyer. En évoquant son fils, la voix
de Saed au téléphone devient tremblotante et ce jeune homme
de 27 ans éclate en sanglots. Désespoir, colère, fatigue
se mêlent à un fort sentiment de solitude : " les gens à
l’extérieur ont peut-être vu quelques images de ce qui s’est
passé ici à la télé, mais quand on le vit,
c’est indescriptible. Les Israéliens sont entrés pour tuer,
voilà notre sentiment. Tirant sur tout ce qui bouge, dans la rue,
visant les fenêtres, passant de maisons en maisons, dynamitant les
murs mitoyens, et endommageant tout, sans compter les vols. Et toi tu es
dans ta maison à les attendre, à te demander quand viendra
ton tour. Tu ne peux plus cuisiner, ni même boire ", les réservoirs
d’eau potable ayant presque tous été détruits. Les
20 000 habitants de Balata ont un sentiment d’abandon très fort,
doublé d’images de massacres passés comme celui de Sabra
et Chatila, suite à l’invasion israélienne du Liban menée
par l’actuel Premier ministre israélien, Ariel Sharon, à
l’époque responsable des armées. Les plus âgés
repensent aux massacres connus de 1948, comme celui de Deïr Yassine.
1948, date fatidique s’il en est dans la mémoire collective palestinienne
et plus particulièrement celle des réfugiés : dans
le cadre de la création de l’Etat d’Israël, il est désormais
prouvé notamment par les " nouveaux historiens " israéliens
que quelque 750 000 Palestiniens ont été chassés de
chez eux par la force par les groupes armés de l’époque regroupés
ensuite au sein de la toute nouvelle armée israélienne. Les
uns resteront à quelques kilomètres de leurs villages d’origine,
ou dans les actuelles Cisjordanie et bande de Gaza, les autres se retrouvant
à l’extérieur, premiers membres de ce qui deviendra la diaspora
palestinienne. Dans le camp de Balata, les familles sont originaires de
Jaffa et de Lod, aujourd’hui israéliennes. Et les enfants de ces
" émigrés " de force ont reçu en héritage l’amour
de la terre perdue : " je vis à Balata mais mon cśur est à
Jaffa, confie Saed, j’ai même été voir à plusieurs
reprises la maison familiale habitée désormais par des Israéliens.
Mais nous avons encore tous les titres de propriétés ". Ce
discours est commun à l’ensemble des réfugiés palestiniens
qui restent plus que jamais déterminés à lutter pour
" la reconnaissance de l’injustice qu’ils ont subi ". Un dossier ultra
sensible du conflit, dont la droite israélienne tout particulièrement
ne veut pas entendre parler continuant d’affirmer " que les réfugiés
sont partis d’eux-mêmes ". Pour Dalal Salameh, députée
palestinienne et enfant de Balata, les opérations militaires dans
les camps de Jénine et de Balata ne sont qu’une continuité
de ces faits, et illustrent bien la politique de Ariel Sharon : " il est
certes le Premier ministre de l’Etat d’Israël mais à nos yeux
il n’est rien d’autre qu’un criminel qui poursuit une politique de destruction
du peuple palestinien pour le mettre à genou et lui imposer
sa paix, ou pire provoquer une nouvelle expulsion. Son but est de briser
moralement la résistance civile à l’occupation qui dure depuis
1967 et en ce qui concerne les réfugiés, de saper notre unité
pour affaiblir nos revendications. Avec toujours plus de destructions de
maisons, de familles brisées, un quotidien infernal, une situation
économique désastreuse, et en parallèle l’augmentation
du nombre de colonies ". Le cycle de la violence et l’absence de perspectives
politiques sérieuses pour parvenir à la paix aidant, le tunnel
paraît sans fin. Mais les habitants de Balata, camp réputé
pour être un noyau dur de la résistance à l’occupation
israélienne, entendent bien continuer leur lutte : " cette nouvelle
épreuve ne fait que nous rendre encore plus déterminés
à nous battre pour nos droits, assure Dalal Salameh, et à
titre personnel en tant que femme à lutter pour vivre libre".
Jérusalem-est, Valérie Féron.