Palestiniens de Balata : choqués mais déterminés.
4 Mars, 2002

Dans le camp de réfugiés de Balata, près de Naplouse, où l’armée israélienne vient de mener une opération militaire d’envergure de trois jours, parallèlement à celle dans le camp de réfugiés de Jénine dans le nord de la Cisjordanie, l’heure est au désespoir, à la colère et à la détermination à poursuivre la lutte pour l’indépendance et le droit au retour.
 

Saed n’en peut plus. Depuis jeudi dernier, il n’a dormi que trois ou quatre heures. Le reste de son temps il l’a passé à aider à soigner les blessés, dans la rue ou à l’hôpital Rafidiah de Naplouse. Encore très choqué psychologiquement par tout ce dont il a été témoin, il explique d’une voix saccadée : " ils sont arrivés jeudi dans la nuit, avec leurs hélicoptères Apache et 70 tanks. Ils ont commencé par détruire le système électrique et Balata s’est retrouvé complètement plongé dans le noir. Cela tirait de partout ! Les civils étaient dans les rues pour apporter leur soutien aux combattants armés, qui ont résisté du mieux qu’ils ont pu. Et dans le noir, j’entendais les hurlements de peur ou de souffrance, des voix de blessés qui appelaient à l’aide et que l’on ne pouvait même pas repérer. Il m’est arrivé de mettre neuf personnes dans la même ambulance en priant pour qu’elle puisse arriver à l’hôpital ", l’armée israélienne ayant refusé à plusieurs reprises des heures durant, le passage des secours. Ingénieur biomédical, il a laissé sa femme et son fils à Balata, son épouse, ukrainienne, ayant refusé de quitter leur foyer. En évoquant son fils, la voix de Saed au téléphone devient tremblotante et ce jeune homme de 27 ans éclate en sanglots. Désespoir, colère, fatigue se mêlent à un fort sentiment de solitude : " les gens à l’extérieur ont peut-être vu quelques images de ce qui s’est passé ici à la télé, mais quand on le vit, c’est indescriptible. Les Israéliens sont entrés pour tuer, voilà notre sentiment. Tirant sur tout ce qui bouge, dans la rue, visant les fenêtres, passant de maisons en maisons, dynamitant les murs mitoyens, et endommageant tout, sans compter les vols. Et toi tu es dans ta maison à les attendre, à te demander quand viendra ton tour. Tu ne peux plus cuisiner, ni même boire ", les réservoirs d’eau potable ayant presque tous été détruits. Les 20 000 habitants de Balata ont un sentiment d’abandon très fort, doublé d’images de massacres passés comme celui de Sabra et Chatila, suite à l’invasion israélienne du Liban menée par l’actuel Premier ministre israélien, Ariel Sharon, à l’époque responsable des armées. Les plus âgés repensent aux massacres connus de 1948, comme celui de Deïr Yassine. 1948, date fatidique s’il en est dans la mémoire collective palestinienne et plus particulièrement celle des réfugiés : dans le cadre de la création de l’Etat d’Israël, il est désormais prouvé notamment par les " nouveaux historiens " israéliens que quelque 750 000 Palestiniens ont été chassés de chez eux par la force par les groupes armés de l’époque regroupés ensuite au sein de la toute nouvelle armée israélienne. Les uns resteront à quelques kilomètres de leurs villages d’origine, ou dans les actuelles Cisjordanie et bande de Gaza, les autres se retrouvant à l’extérieur, premiers membres de ce qui deviendra la diaspora palestinienne. Dans le camp de Balata, les familles sont originaires de Jaffa et de Lod, aujourd’hui israéliennes. Et les enfants de ces " émigrés " de force ont reçu en héritage l’amour de la terre perdue : " je vis à Balata mais mon cśur est à Jaffa, confie Saed, j’ai même été voir à plusieurs reprises la maison familiale habitée désormais par des Israéliens. Mais nous avons encore tous les titres de propriétés ". Ce discours est commun à l’ensemble des réfugiés palestiniens qui restent plus que jamais déterminés à lutter pour " la reconnaissance de l’injustice qu’ils ont subi ". Un dossier ultra sensible du conflit, dont la droite israélienne tout particulièrement ne veut pas entendre parler continuant d’affirmer " que les réfugiés sont partis d’eux-mêmes ". Pour Dalal Salameh, députée palestinienne et enfant de Balata, les opérations militaires dans les camps de Jénine et de Balata ne sont qu’une continuité de ces faits, et illustrent bien la politique de Ariel Sharon : " il est certes le Premier ministre de l’Etat d’Israël mais à nos yeux il n’est rien d’autre qu’un criminel qui poursuit une politique de destruction du peuple palestinien pour le mettre à genou et lui imposer  sa paix, ou pire provoquer une nouvelle expulsion. Son but est de briser moralement la résistance civile à l’occupation qui dure depuis 1967 et en ce qui concerne les réfugiés, de saper notre unité pour affaiblir nos revendications. Avec toujours plus de destructions de maisons, de familles brisées, un quotidien infernal, une situation économique désastreuse, et en parallèle l’augmentation du nombre de colonies ". Le cycle de la violence et l’absence de perspectives politiques sérieuses pour parvenir à la paix aidant, le tunnel paraît sans fin. Mais les habitants de Balata, camp réputé pour être un noyau dur de la résistance à l’occupation israélienne, entendent bien continuer leur lutte : " cette nouvelle épreuve ne fait que nous rendre encore plus déterminés à nous battre pour nos droits, assure Dalal Salameh, et à titre personnel en tant que femme à lutter pour vivre libre".
 

 

Jérusalem-est, Valérie Féron.