Désastre. Un mot qui revient sur toutes les lèvres, des
responsables de l'
Unwra - organisation de l'ONU pour les réfugiés palestiniens
- aux
responsables de l'hôpital gouvernemental. Un mot qui revient
également dans
chaque description de la situation par les habitants de ce camp de
réfugiés.
Mais. pour ces derniers, qui ont déjà connu l'exode,
il a, comme pour l'
ensemble du peuple palestinien, une signification plus profonde, ancrée
dans
la mémoire de chacun: "Nakba", la catastrophe de 1948. Année
de la
proclamation de l'Etat d'Israël, cette date signifie pour les
Palestiniens l
'expulsion de 750 000 d'entre eux, accompagnée de «massacres
désormais
prouvés, notamment par les nouveaux historiens israéliens,
comme celui de
Deir Yassine».
Dans le camp de réfugiés de Jénine, cinquante-quatre
ans plus tard, en
attendant de rassembler assez de preuves pour parler à nouveau
de
«massacres», on s'occupe du plus urgent: sauver les personnes
qui seraient
encore enterrées vivantes sous leur maison, trouver les corps
des personnes
tuées, les identifier et les enterrer. Un travail qui relève
de la mission
quasi impossible jusqu'ici. Cinq jours après la fin de l'offensive
israélienne, les moyens pour y parvenir restent modestes.
Déluge de feu
Le centre de ce camp de réfugiés a été littéralement
pulvérisé par les tirs
d'obus de char et les missiles qui se sont abattus pendant plusieurs
jours
sur les quelque 13 000 habitants. «La raison en est simple, explique
un
membre de l'équipe de l'Unwra sur place: lorsque vous entrez
avec des chars
dans un camp par plusieurs côtés, les habitants, instinctivement,
se
replient vers le centre. Si vous pilonnez ensuite intensément
cette partie
du camp, voilà ce que vous obtenez.»
Le centre n'est plus qu'un immense tas de gravats de plusieurs mètres
de
haut par endroits, d'où dépassent ici une chaussure,
là un fauteuil, des
matelas, des vêtements ou des jouets, seuls vestiges du quotidien
des
réfugiés.
Ici et là, on entend le bruit des pelleteuses qui viennent d'arriver,
actionnées par des volontaires palestiniens qui creusent inlassablement
pour
tenter de retrouver des corps. Hier, un survivant a été
retrouvé après dix
jours passés sous les décombres. Au fur et à mesure
que l'on enlève les
gravats, une odeur de chair putréfiée devient de plus
en plus forte, à la
limite du supportable, laissant supposer à chaque minute la
découverte d'un
ou de plusieurs corps humains supplémentaires.
Enterrés dans le sable
Non loin de là, dans la cour de l'hôpital, des volontaires
déterrent une
dizaine de corps de victimes, ensevelis dans un tas de sable, en attendant
de pouvoir les enterrer au cimetière. Une maman invective les
volontaires,
exigeant qu'on lui montre les visages de tous les «martyrs»,
et s'affale en
pleurs sur l'un des corps dont le visage est entièrement brûlé,
soulagée d'
avoir enfin «retrouvé» son fils. Seuls une poignée
de journalistes et
d'internationaux assistent à ces scènes, les forces d'occupation
continuant
de boucler hermétiquement le camp de réfugiés
obligeant les équipes
médicales et la presse à empreinter le plus souvent des
chemins détournés
pour y accéder .
CICR, Croissant-Rouge, Médecins du monde et Médecins sans
frontières sont
cependant arrivés sur place, ainsi que des spécialistes,
pour localiser les
corps enfouis sous les décombres. «Les organisations internationales
font
vraiment tout ce qu'elles peuvent pour aider, souligne le directeur
de l'
hôpital, Mohammad Abou Ghali, mais ce dont nous avons réellement
besoin, c'
est d'une pression populaire internationale. Afin que nous, Palestiniens,
ayons au moins droit à une égalité avec les autres
peuples au niveau
humanitaire, en attendant que nos droits à l'indépendance
soient enfin
appliqués.»
REPORTAGE À JÉNINE / Valérie Féron