SYMPOSIUM :

TEXTES EN FRANCAIS

Symposium de Présidents et de Délégués des Conférences des Evêques Catholiques sur JERUSALEM *

Déroulement des événements

Pendant deux jours, les 26 et 27 octobre 1998, des présidents ou délégués de plusieurs Conférences épiscopales et des Unions de Conférences épiscopales d'Europe, d'Amérique, d'Afrique et d'Asie, des cardinaux invités et les membres de l'Assemblée des Ordinaires Catholiques de Terre Sainte, à l'invitation de S.B. Mgr Michel Sabbah, Patriarche Latin de Jérusalem, se sont réunis au Patriarcat Latin pour réfléchir sur la question de Jérusalem.

Mgr Jean-Louis Tauran, Secrétaire pour les Relations du Saint-Siège avec les Etats, a présenté la position du Saint-Siège sur Jérusalem. Puis les participants ont entendu S.E. le Métropolite Timothée donner le point de vue de l'Eglise Grecque Orthodoxe de Jérusalem. S.B. le Patriarche Michel Sabbah a rappelé le Mémorandum des Patriarches et Chefs des Communautés chrétiennes de Jérusalem sur "La signification de Jérusalem pour les chrétiens", publié en novembre 1994.

D'autres points de vue ont été exposés par M. Fayçal Husseini, M. Haïm Ramon, M. Harry Hagopian et le P. Majdi al-Siryani.

Une délégation de sept participants, conduite par S.B. le Patriarche Michel Sabbah, a rendu visite, le mardi 27 octobre, à M. Ezer Weizmann, président de l'Etat d'Israël. Une autre rencontre est prévue pour demain, mercredi 28 octobre, avec M. Yasser Arafat, président de l'Autorité Nationale Palestinienne.

Le symposium s'est terminé par la célébration de la messe pour la commémoration du vingtième anniversaire du Pontificat de S.S. le Pape Jean-Paul II au Centre Notre-Dame de Jérusalem.

Au nom de leur devoir d'éclairer la question de Jérusalem, d'informer l'opinion publique et de préparer les pèlerins à visiter la Terre Sainte avec un nouveau regard et à créer des liens de solidarité avec l'Eglise locale, les participants ont publié le communiqué suivant :

Communiqué final

1. Conscients de nos responsabilités à l'égard de la Ville Sainte, à l'invitation de l'Eglise locale de Jérusalem et en communion avec elle, nous voulons apporter notre contribution à la paix de la Ville Sainte, pour le bien de tous ses habitants et de tous ceux qui l'aiment, juifs, chrétiens et musulmans, Palestiniens et Israéliens. Notre seul but est que Jérusalem parvienne à une paix stable. Dans cette tâche, nous souhaitons collaborer avec toutes les Eglises de Jérusalem.

2. Jérusalem, la Ville Sainte pour les trois religions monothéistes, a une valeur unique pour le Moyen-Orient et pour le monde entier. C'est pourquoi Jérusalem est et devrait être un symbole universel de fraternité et de paix.

3. Connaissant la signification unique de Jérusalem et leur responsabilité, devant Dieu et devant l'humanité, qui découle de sa vocation unique, tous les croyants juifs, chrétiens et musulmans se doivent de travailler ensemble avec sincérité et une confiance mutuelle, de sorte que cette ville puisse vraiment accomplir sa vocation divine : être un lieu de rencontre et de réconciliation pour les religions et les peuples.

4. Pour les Chrétiens, comme pour les Juifs et les Musulmans, Jérusalem est une ville porteuse d'une référence religieuse spéciale. Pour les chrétiens, en particulier, Jérusalem est sainte, car dans cette ville, Jésus, le Verbe et le Fils de Dieu, a vécu, souffert, est mort sur une croix et est ressuscité d'entre les morts, accomplissant ainsi l'oeuvre de notre Rédemption. La descente du Saint-Esprit, le jour de la Pentecôte, a marqué la naissance de l'Eglise qui, de Jérusalem, s'est répandue jusqu'aux extrémités de la terre, de sorte qu'au long des siècles Jérusalem a été aimée dans le monde entier comme "l'Eglise Mère". Aussi la Ville Sainte est-elle toujours présente dans nos prières, comme nous attendons l'accomplissement final de toutes les promesses de Dieu pour une nouvelle Jérusalem, qui descendra du ciel, où Dieu habitera avec l'humanité.

5. Pendant deux mille ans, une communauté chrétienne vivante a porté la mémoire et la promesse de la Ville Sainte. Aujourd'hui, à travers les multiples changements et vicissitudes de l'histoire, cette communauté chrétienne continue d'habiter et de célébrer à Jérusalem et porte profondément témoignage de la vie, de la mort et de la résurrection du Christ autour des Lieux Saints où ces mystères furent accomplis. Dans leur fidélité à cet engagement, les membres de cette communauté peuvent compter sur la solidarité de l'Eglise universelle.

6. Durant ces jours de réflexion, nous avons réaffirmé le devoir de tous les chrétiens, en union avec les autres croyants et les personnes de bonne volonté, de s'efforcer de trouver une solution aux nombreux problèmes auxquels sont affrontés les peuples et les croyants de la Ville Sainte. Aujourd'hui Jérusalem se trouve à un moment crucial de son histoire moderne. Les décisions prises ces derniers jours, ou à prendre dans les mois prochains, auront une répercussion sur les conditions de vie à Jérusalem dans l'avenir. Cela devient particulièrement urgent à l'approche du Grand Jubilé de l'an 2000.

7. Jérusalem, la ville de trois religions, est aussi le foyer de deux peuples, israélien et palestinien, et le coeur de leurs aspirations nationales respectives. Les négociations entre l'Etat d'Israël et l'Autorité Nationale Palestinienne, avec l'appui de la communauté internationale, définiront un "statut final" de Jérusalem. Il incombe aux croyants des trois religions en raison de l'amour qu'ils lui portent et de l'espoir qu'ils mettent en elle, et à la communauté des nations en raison du caractère unique et universel de la Ville Sainte, de mettre en commun leurs réflexions et leurs attentes pour son avenir. Les décisions seront prises par les chefs politiques, mais les préoccupations et les espoirs des croyants doivent être aussi pris en compte dans les négociations.

8. Nous avons aussi réaffirmé que le caractère unique et saint des parties les plus sacrées de Jérusalem requiert un statut particulier qui reconnaisse les droits de tous ses habitants et de ses trois communautés religieuses. Les communautés vivantes des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans doivent y jouir d'une vraie liberté de conscience et de religion, comprenant le libre accès aux Lieux Saints et le droit d'y exercer leurs activités religieuses, éducatives et sociales. Un tel statut devrait aussi sauvegarder le caractère sacré et le patrimoine culturel universel de la ville. Le libre accès à Jérusalem devrait être assuré pour tous, population locale et pèlerins, amis et adversaires. Enfin, ce statut spécial devrait s'appuyer sur des garanties internationales.

9. C'est pourquoi, nous rappelant les paroles du Saint-Père, "Jérusalem a été… l'endroit où, plus que partout ailleurs, s'est engagé le dialogue entre Dieu et les hommes, comme un point de rencontre entre la terre et le ciel" (Redemptionis anno, 1984), nous apportons notre soutien à la position du Saint-Siège et au Mémorandum des Patriarches et des Chefs des Eglises de Jérusalem signé et publié par eux en novembre 1994.

Jérusalem, 27 octobre 1998

* Traduction du texte officiel anglais par le Secrétariat du Symposium.

ANNEXE

List of participants

HOLY SEE

1. H.E. Archbishop Jean-Louis Tauran, Secretary of State for the Relations with the States

2. H.E. Archbishop Pietro Sambi, Apostolic Delegate fot Palestine and Nuntio for Israel and Cyprus

Equestrian Order of the Holy Sepulchre of Jerusalem

3. H.Em. Card. Carlo Furno, Grand Master, E.O.H.S.J.

AFRICA

4. H.E. Archbishop Laurent Monsengwo Pasinya, Kisangani, Rép. Dém. du Congo, S.E.CA.M. (Symposium des Conférences Episcopales d'Afrique et de Madagascar).

5. H.E. Bishop Louis Ncamiso Ndlovu, OSM, Manzini, Swaziland, SABC (Southern African Catholic Bishops Conference)

6. H.E. Bishop K. Mensah, Obuasi, Ghana - AECAWA (Association of the Episcopal Conferences of Anglophone West Africa).

7. H.E. Bishop Josaphat Louis Lebulu, Same, Tanzania, AMECEA (Association of Member Episcopal Conferences in Eastern Africa).

ASIA India

8. H.E. Archbishop Henry D'Souza, Calcutta (CCBI-LR- Catholic Bishops of India).

Pakistan

9. H.E. Archbishop Armando Trinidad, Lahore.

AMERICA Latin America

10. H.E. Bishop Jorge Enrique Jimenez Carvajal, CIM, Zipaquirà, Colombia (Secretary General - CELAM).

Canada

11. H.Em. Card. Jean-Claude Turcotte, Archbishop of Montreal, President of Canada Bishops'Conference.

USA

12. H.Em. Card. Francis Law, Archbishop of Boston.

13. H.E. Bishop Theodore Edgar McCarrick, Newark.

14. H.E. Bishop Joseph Anthony Fiorenza, Galvestone-Houston, Vice-president of USA Bishops'Conference.

EUROPE

C.C.E.E.

15. H. Em. Card. Miroslav VLK, Archbishop of Prague, President, Conseil des Conférences Episcopales Européennes.

16. H.E. Archbishop Seregely Istvan, Eger, Hungarye, Vice-president, Conseil des Conférences Episcopales Européennes.

17. Rev. Aldo Giordano, Secretary General, Conseil des Conférences Episcopales Européennes.

COM. E.C.E.

18. H.E. Archbishop Lucien Daloz, Besançon, Commission des Episcopats de la Communauté Européenne.

Austria

19. Mgr. Wolfgang Schwartz, Del. of Austria Bishops'Conference.

Belgium

20. H.E. Bishop Eugeen Laridon, Auxiliary of Bruges, Del. of Belgium Bishops' Conf.

England

21. H.E. Archbishop Michael Bowen, Southwark, Del. of England Bishops' Conf.

France

22. H.E. Archbishop Louis-Marie Billé, Lyon, Président of France Bishops'Conf.

Germany

23. H.E. Bishop Manfed Melzer, Auxiliary of Koln, Del. of Germany Bishops'Conf. Dr. Rainer Ilfgner, Secretary of the Bishops'Conference. Hermann-Joseph Grossimlinghaus, Central Service to the Universal Church of the Bishops'Conference. Mgr. Herbert Michel, Deutscher Verein vom Heilingen Land Dr. Rudopf Solzbacher, Deustcher Verein vom Heilingen Land.

Italy

24. H.E. Bishop Alberto Ablondi, Livorno, Vice-president of Italy Bisohps'Conf..

Spain

25. H.E. Archbihop Elias Yanes, Saragossa, President of Spain Bishops'Conference.

Switzerland

26. H.E. Bishop Amédée Grab, osb, Choire, President of Switzerland Bishops'Conf.

AJOUT pour expliciter deux lignes du texte "Déroulement des événements":

N.D.L.R. M. Fayçal Husseini est ministre en charge de Jérusalem à l'Autorité Palestinienne;

M. Haïm Ramon, député du parti travailliste à la Knesset;

M. Harry Hagopian, chrétien de Jérusalem et Directeur du Bureau de Liaison du Conseil des Eglises du Moyen-Orient;

P. Majdi al-Siryani, prêtre du diocèse de Jérusalem et juriste.

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Le Saint-Siège et Jérusalem

Discours de Mgr Jean-Louis Tauran

, Secrétaire pour les relations du Saint-Siège avec les Etats*

C'est Jérusalem qui nous a rassemblés.

C'est Jérusalem qui nous presse d'envisager l'avenir.

Et Jérusalem, à nouveau, veut transmettre son secret, le secret que le prophète Ezéchiel a révélé pour tous les temps : "Et le nom de la cité sera désormais : le Seigneur est là." (Ez 48, 35). De notre part à tous, il convient que je remercie Sa Béatitude le Patriarche Michel Sabbah pour l'accueil chaleureux qu'il nous a manifesté, ainsi que pour la joie spirituelle qu'il nous a donnée en nous réunissant dans l'amour de la Cité Sainte.

La cause de la Ville Sainte est depuis longtemps au centre des préoccupations du Saint-Siège, et elle est l'une de ses premières priorités pour l'action internationale, depuis que se pose la question de Jérusalem..

I. La question de Jérusalem.

De fait, il y a un conflit, ou plutôt des conflits, à cause de Jérusalem et en son sein, tous liés à son caractère unique universellement reconnu. Elle est unique en elle-même, et ses conflits le sont également. Elle est différente de toute autre ville. L'introduction d'un livre publié en 1994 par d'éminents universitaires israéliens commence ainsi : "Jérusalem est différente de la plupart des autres lieux au moins à trois égards : la ville est sainte pour les fidèles de trois religions ; elle est l'enjeu des revendications nationales antagonistes de deux peuples ; et sa population est, pour une grande part, hétérogène" (1). Permettez-moi d'évoquer ce que le Pape Jean-Paul II a écrit dans sa Lettre apostolique Redemptionis anno du 20 avril 1984 (DC 1984, n. 1875, p. 551. NDLR) : " ... Les Juifs l'aiment d'un profond amour, et sans cesse rappellent le souvenir de cette ville, riche de tant de vestiges et de monuments, depuis l'époque de David qui en fit sa capitale, et de Salomon qui y bâtit le Temple. Depuis lors, ils tournent leurs regards vers elle, pour ainsi dire chaque jour, et la considèrent comme le symbole de leur nation".

"Vers elle, les Chrétiens tournent les yeux avec une vive et religieuse affection, parce que c'est là que, tant de fois, a résonné la parole du Christ, là que se sont déroulés les grands événements de la Rédemption, à savoir la passion, la mort et la Résurrection du Seigneur. C'est à Jérusalem qu'est née la première communauté chrétienne, là que s'est maintenue au fil des siècles, même au milieu des difficultés, une constante présence de l'Eglise".

"Les Musulmans eux aussi appellent Jérusalem la "Sainte", et lui vouent un profond attachement qui remonte aux origines de l'islam, et qui est motivé par de nombreux lieux privilégiés de pèlerinage et par une présence plus que millénaire presque ininterrompue".

II. Je pense qu'il est important de commencer tout d'abord par préciser que, lorsque nous parlons de Jérusalem, la distinction faite habituellement entre "la question des Lieux Saints et la question de Jérusalem" est inacceptable pour le Saint-Siège. De toute évidence, les Lieux Saints tirent leur signification et leur identité culturelle et cultuelle de leurs liens intimes avec leur environnement, qui doit être compris non seulement en termes de géographie mais également et plus particulièrement dans ses composantes urbaines et architecturales et surtout en tant que communauté humaine, et dans sa dimension institutionnelle.

Les textes pontificaux mettent tantôt l'accent sur certains points et tantôt en nuancent d'autres, ce qui est d'autant plus évident lorsqu'on prend en compte un laps de temps plus important. Ainsi dans un livre publié par Monseigneur Edmond Farhat (2), rassemblant les documents du Magistère de 1887 à 1986 (un siècle), distingue-t-on trois périodes :

1. de 1887 à 1947 (la première guerre entre Arabes et Israéliens), les Papes parlent de la Terre Sainte en général et de Jérusalem en particulier, en insistant principalement sur la nécessité de défendre l'intégrité physique des Lieux Saints et les besoins des Catholiques sur place ;

2. de 1947 à 1964 (année du pèlerinage de Paul VI), l'accent est mis sur la sauvegarde des Lieux Saints, la liberté d'accès pour les croyants des trois religions et le droit pour chacune d'entre elles d'avoir le contrôle de ses propre lieux saints ;

3. de 1964 à aujourd'hui, on insiste sur des éléments replaçant Jérusalem dans un contexte global, dans la perspective de la protection de son identité et de sa propre vocation, comme les Lieux Saints, leurs alentours, le respect de toutes les identités culturelles et religieuses, la liberté de religion et de conscience pour les habitants et les pèlerins, la dimension culturelle.

III. L'observation des événements historiques, en particulier ceux des cinquante dernières années, montre l'émergence de ce qu'on appelle habituellement "la dimension politique" de Jérusalem, pour désigner la complexité des situations que soulèvent la question du contrôle du territoire et les actions menées pour l'obtenir. La sollicitude exprimée dans les interventions pontificales et dans les autres documents du Saint-Siège ne pourrait pas, et ne peut pas, passer sous silence cet aspect. Celui-ci est toujours présent, tout d'abord afin d'empêcher que la Ville Sainte ne devienne un champ de bataille, et ensuite afin qu'elle ne devienne pas, comme dans la situation actuelle, un cas patent d'injustice internationale. La situation actuelle a été établie et est maintenue par la violence. Le Saint-Siège s'est élevé contre cela, et continuera à le faire avec force, sans atténuer ses propos, en soutenant constamment la position de la majorité de la communauté internationale, telle qu'elle est surtout exprimée, à juste titre, dans les résolutions des Nations Unies. Depuis 1967, une partie de la Ville a été occupée militairement, puis annexée. Dans cette partie se trouvent la plupart des Lieux Saints des trois religions monothéistes. Jérusalem-Est est occupée illégalement. Il est donc faux de dire que le Saint-Siège n'est intéressé que par le ou les aspects religieux de la Ville et passe sous silence l'aspect politique et territorial. Le Saint-Siège est également intéressé par cet aspect et a le droit et le devoir de l'être, et surtout dans la mesure où la question est pendante, et reste la cause de conflits, d'injustice, de violations des droits de l'homme, de restrictions de la liberté de religion et de conscience, de peurs et d'insécurité des personnes. Bien évidemment, la préoccupation immédiate et concrète du Saint-Siège est celle des questions religieuses; cependant les autres domaines - politique, économique, etc. - suscitent également son intérêt dans la mesure où ils ont une dimension éthique. Bien que le Saint-Siège ne soit pas compétent pour prendre part aux discussions territoriales entre Nations, ni pour prendre parti et chercher à imposer des solutions détaillées, il a cependant tout à fait le droit, et le devoir, de rappeler aux parties en présence l'obligation de résoudre pacifiquement leurs différends, en accord avec les principes de justice et d'équité, et dans le cadre du droit international.

Dans le cas de Jérusalem, les deux aspects, religieux d'une part et politique et territorial d'autre part, sont intrinsèquement liés, bien qu'ils soient différents dans leurs éléments constitutifs, dans la manière de les aborder et d'arriver à une solution.

IV. Que demande le Saint-Siège pour Jérusalem ?

1. Tout d'abord, il demande que Jérusalem soit respectée pour ce qu'elle est en elle-même, ou plutôt pour ce qu'elle devrait être, si l'on compare avec ce qu'elle est aujourd'hui. C'est ce que je définissais tout à l'heure comme la vocation ou l'identité de la Ville Sainte. Jérusalem est un trésor pour toute l'humanité. Lorsqu'on voit la situation de conflit manifeste et la transformation rapide de la Ville Sainte, une solution unilatérale imposée par la force n'est pas, et ne peut pas être une solution.

La position du Saint-Siège est que toute revendication exclusive - qu'elle soit religieuse ou politique - est contraire à la logique véritable de l'identité de la Ville. Je dois le rappeler avec insistance : tout citoyen de Jérusalem et tout visiteur doit faire vivre le message de dialogue, de coexistence et de respect qu'évoque la Ville. Des revendications exclusives selon les critères numériques et historiques sont irrecevables.

Cela dit, je dois ajouter que rien ne peut empêcher Jérusalem, dans son caractère unique et exceptionnel, de devenir le symbole et le centre national de deux peuples qui la revendiquent comme capitale. Mais, si Jérusalem est sacrée pour les juifs, les chrétiens et les musulmans, elle l'est aussi pour beaucoup de personnes dans le monde entier qui la considèrent comme leur capitale spirituelle et viennent ici en pèlerinage, pour prier et retrouver les racines de leur foi. C'est l'héritage culturel de tous, même de ceux qui y viennent simplement en touristes.

2. Le Saint-Siège pense donc qu'il faut trouver une solution réaliste aux problèmes de Jérusalem, dans leur ensemble, selon leurs propres caractéristiques.

a) Il y a tout d'abord un problème politique concernant Jérusalem, pour les Israéliens et les Palestiniens, qui est d'ordre essentiellement pratique. La Conférence de Madrid de 1991 et ses suites ont fait naître des espoirs de paix. Ces espoirs sont fondés sur une volonté de dialogue, de négociation et de recherche de compromis. Ces espoirs apparaissaient bien fondés, d'autant plus qu'ils reposaient sur l'engagement et les efforts d'une grande partie de la communauté internationale, notamment des Etats-Unis, comme les événements de Wye Plantation l'ont prouvé ces jours derniers. Espérons que les aspirations au dialogue et à la paix contribueront à réaliser ce qui a été convenu d'un commun accord.

Dans ce contexte, à la fois bien complexe et bien délicat, la question de Jérusalem a été reportée. On comprend que les difficultés et la diplomatie nécessaire aient jusqu'ici conduit à repousser la question de Jérusalem. Mais nous savons tous, et les Israéliens et les Palestiniens les premiers, que la paix et la coexistence en Terre Sainte et dans le Moyen-Orient n'ont pas d'avenir tant que la question politique de Jérusalem ne sera pas résolue. Permettez-moi de citer à nouveau Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II dans Redemptionis Anno en 1984 : "J'estime que la négligence dans la recherche d'une juste solution dans le problème de Jérusalem, de même que le renvoi résigné de ce même problème, ne font que compromettre le souhaitable règlement pacifique et équitable de la crise du Proche-Orient tout entier".Que veut dire le Saint-Siège par une "juste solution" ? Cela veut dire reconnaître qu'actuellement la situation est conflictuelle. Cela veut dire que les Israéliens et les Palestiniens, en collaboration avec tous ceux qui peuvent les aider, doivent arriver à un accord qui corresponde, en quelque sorte, aux aspirations légitimes et raisonnables de chaque partie, dans le respect des principes de justice.

b) Pour le Saint-Siège, cependant, la solution du conflit territorial uniquement n'est pas suffisante pour Jérusalem, précisément parce que Jérusalem est une réalité unique : elle fait partie du patrimoine universel. Et le monde entier a montré qu'il en est totalement conscient, à travers par exemple les résolutions que les Nations Unies ont adoptées pour défendre ce patrimoine.

Pour Jérusalem, le Saint Siège continue à demander qu'elle soit protégée par "un statut spécial garanti sur le plan international". Que veut-il dire par cela ? Selon les positions du Saint-Siège : - les caractéristiques historiques, matérielles, aussi bien que religieuses et culturelles, doivent être préservées, ou plutôt même doit-on parler aujourd'hui de restauration et de sauvegarde de ce qui existe encore ; - il doit y avoir égalité de droits et de traitements pour ceux qui appartiennent aux trois communautés religieuses fondées dans la Ville, dans un contexte de liberté des activités religieuses, culturelles, civiles et économiques ; - les Lieux Saints situés dans la Ville doivent être protégés, et il faut y garantir les droits de liberté religieuse et de culte, et leur accès, aux habitants et aux pèlerins, qu'ils soient de la Terre Sainte ou de tout autre partie du monde.

Ce qui est en jeu, c'est la question essentielle de la garantie et de la protection de l'identité de la Ville Sainte dans son intégralité, dans chaque aspect. Ainsi, par exemple la simple "extraterritorialité" des Lieux Saints, avec l'assurance que les pèlerins aient la liberté de les visiter sans entraves, ne serait pas suffisante. L'identité de la Ville comprend un caractère sacré qui n'est pas seulement le fait des sites individuels ou des monuments, comme s'ils étaient séparés les uns des autres ou isolés dans leur communauté respective. Le caractère sacré affecte Jérusalem dans sa totalité, ses lieux saints comme ses communautés avec leurs écoles, leurs hôpitaux, leurs activités culturelles, sociales et économiques.

Les Israéliens et les Palestiniens, dans leur quête souhaitée d'un règlement politique de leur conflit sur Jérusalem, ne peuvent négliger le fait que des aspects de la Ville dépassent largement leurs intérêts nationaux légitimes. Par conséquent ils doivent prendre en compte ces aspects pour chercher et trouver une solution politique et territoriale durable. Dans le même sens, ils ne peuvent se dispenser de faire droit aux efforts et aux demandes de toutes les parties légitimement intéressées. En ceci, les Israéliens et les Palestiniens ne doivent pas se sentir lésés, mais au contraire honorés et rassurés.

V. Il est essentiel que les parties en négociations prennent en compte de manière équitable et adéquate le caractère sacré et universel de la Ville. Ceci suppose que toute solution éventuelle soit soutenue par les trois religions monothéistes, à la fois au niveau local et au niveau international. En outre, lorsqu'elles sont proposées, les négociations doivent inclure la participation des défenseurs du processus de paix et celle d'autres parties invitées. Le Saint-Siège pense qu'il est important d'élargir la participation à la table des négociations, afin de s'assurer que tous les aspects du problème ont été pris en compte et d'affirmer que l'ensemble de la communauté internationale est responsable du caractère unique et sacré de cette Ville incomparable.

Conclusion

Dans les jours prochains, nous entendrons d'autres présentations et réflexions variées. Je voudrais terminer mon intervention en vous faisant part de deux sentiments que je ressens très fortement :

a) Je ressens parfois une grande tristesse et presque un sentiment de désespoir : le chemin vers la paix pour la Terre Sainte et Jérusalem apparaît très incertain, parsemé de progrès et d'hésitations ou d'échecs. On a l'impression que tout peut arriver en bien ou en mal. Et pensant à la perspective de l'An 2000, je voudrais citer quelques mots du pape Jean-Paul II, adressés au Corps diplomatique le 11 janvier 1992 : "Quelle bénédiction si cette Terre Sainte, où Dieu a parlé et que Jésus a foulée, pouvait devenir le lieu privilégié de la rencontre et de la prière des peuples, si la Ville Sainte de Jérusalem pouvait être signe et instrument de paix et de réconciliation ! Là encore les croyants ont à accomplir une mission de première importance. Oubliant le passé et regardant vers l'avenir, ils sont appelés au repentir, ils sont appelés à réviser leurs comportements et à retrouver leur condition de frères et de soeurs à cause du Dieu unique qui les aime et les invite à collaborer à son projet sur l'humanité".

b) Voici mon deuxième sentiment : les épiscopats des pays les plus importants du monde sont ici représentés. Les évêques sont unis par la communion et la solidarité, et l'initiative de sa Béatitude le Patriarche Michel Sabbah est fondée sur cette certitude. Au nom du Saint-Père et en union avec le Patriarche, je vous dis à tous : souvenons-nous de Jérusalem, souvenons-nous de sa nature essentielle, de sa vocation et de l'amour qu'on lui porte, aidons le monde et ceux qui y exercent le pouvoir à se souvenir de ce qu'est Jérusalem et à comprendre que pour son salut, il ne devrait pas être impossible d'en faire définitivement un lieu de rencontre, d'harmonie et de paix. Mon voeu le plus sincère est que les épiscopats du monde deviennent les "ambassadeurs" de Jérusalem auprès de leurs Eglises locales, de leurs pays respectifs et de leurs sociétés, et des institutions et autorités correspondantes. "Que ma langue s'attache à mon palais si je perds ton souvenir, si je ne mets Jérusalem au plus haut de ma joie !" (Ps 137, 6)

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(1) Ruth Lapidosth-Moshe Hirsh, The Jerusalem Question and its Resolutions : selected documents, Dordecht-Boston, London 1994.

(2) Gerusalemme nei Documenti Pontifici, Libreria Editrice Vaticana, 1982

* Texte original anglais dans l'Osservatore Romano des 26-27 octobre 1998. Traduction de la Documentation Catholique.

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