«Recherche la paix et poursuis-la» (Ps 33,15)

«Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu» (Mt 5,6.9)

QUESTIONS ET REPONSES

SUR LA

JUSTICE ET LA PAIX EN NOTRE TERRE SAINTE

15 septembre 1998

Présentation

Chers frères et soeurs, salut et paix. Avec Jésus-Christ ressuscité dans la gloire, qui a renouvelé en nous l'espérance et le courage et nous a appelés à une vie nouvelle, nous vous disons : «La paix soit avec vous» (Jn 20,19 et 21).

1 - Déjà par notre lettre pastorale de 1990 "Appelez la paix sur Jérusalem", nous avons voulu vous aider à vivre à la lumière de l'Evangile de Jésus Christ la période très difficile que nous traversions (l'intifadah). Nous faisons face aujourd'hui à une nouvelle situation et à une nouvelle phase dans la recherche de la justice et de la paix dans notre Terre Sainte. Après l'intifadah, il y eut la Conférence de Madrid en 1991, puis les accords d'Oslo en 1993. Il y eut ensuite différents accords qui ne cessent d'avoir leur impact sur la réalité que nous vivons : les pourparlers entre le Saint-Siège et l'Etat d'Israël et l'Accord fondamental qui en résulta, le traité de paix entre la Jordanie et Israël, et l'arrivée de l'Autorité Nationale Palestinienne en juillet 1994. Malgré tout cela, la situation générale aujourd'hui encore ne cesse d'être très douloureuse et tendue. Le processus de justice et de paix est bloqué, et quelques-uns disent qu'il est bien mort. La paix paraît encore être très loin. Dans cette situation, quelques-uns tiennent ferme et disent: "il faut poursuivre la recherche de la justice et de la paix". D'autres sont découragés. Ils disent : "il n'y a plus que le retour à la violence pour essayer de reprendre le peu de droits qui peuvent encore être récupérés". D'autres disent : "tout est inutile; il ne reste plus qu'à partir, à jouir ou à profiter de toute occasion, sans penser à la dignité ou aux droits". C'est pourquoi, beaucoup, parmi le peuple comme parmi les responsables, se sont laissés prendre par la corruption et profitent autant que possible de toute circonstance sans se préoccuper des souffrances des autres ni de la droiture sans laquelle notre vie ne peut retrouver sa stabilité. Face à cette réalité, les fidèles s'interrogent et posent de nombreuses questions aux pasteurs que Dieu à donnés comme guides à son propre troupeau. A ces questions nous voulons essayer de répondre à la lumière de la foi.

2 - Nous adressons ce texte à tous nos fidèles, et nous le confions aussi à tous les habitants de cette Terre Sainte qui depuis tant d'années sont à la recherche de la justice et de la paix, selon des visions différentes et même contradictoires. Par des réponses brèves et, autant que possible, claires à des questions qui se posent à nous tous et à tout moment de notre vie quotidienne, nous désirons aider nos fidèles à développer une vision chrétienne de la justice et de la paix face au conflit qui ne cesse de remplir les coeurs et les esprits.

3 - Notre vision de base est celle-ci : Dieu est le Créateur de toutes les personnes et de tous les peuples. La dignité de chaque personne est celle que Dieu lui a donnée. Nous sommes tous égaux dans cette dignité. D'où l'égalité entre les peuples et les personnes dans leurs droits et leurs devoirs et la nécessité pour chacun de reconnaître et de respecter les droits de l'autre et de ne pas entraver l'accomplissement de ses devoirs ni la récupération de ses droits. Chaque personne et chaque peuple a le droit et le devoir de réclamer tous ses droits, s'ils sont violés, et de jouir de sa pleine liberté pour exercer ses devoirs et défendre tous ses droits. Chaque personne et chaque peuple doit être aidé dans cette poursuite de la justice, car la justice garantit la paix pour tous. Sans la justice, c'est-à-dire tant que les droits restent violés, la voie de la paix reste fermée. Un autre principe dans notre vision de base : seules les voies de la paix peuvent conduire à la paix. Par la violence, une guerre ou un combat peut être gagné. Un Etat peut être créé par la force et s'imposer comme un fait accompli. Mais la paix ne sera que le fruit de la paix. La réalité que nous vivons le prouve. Avec la force et la violence, Israël a gagné les combats et il a créé un Etat. Mais la paix, il ne cesse de la chercher ou de vouloir inutilement l'imposer par la force. De même les Palestiniens : par les combats entre arabes et juifs qui durent maintenant depuis plus d'un siècle, ils n'ont fait que perdre et ne sont pas arrivés à la paix. Le dialogue est la voie, avec les pourparlers, pourvu que les accords qui en résultent ne restent pas des signatures sur le papier : ils doivent rétablir la justice pour tous. C'est seulement avec le rétablissement de la justice que peut commencer l'éducation de la paix dans les coeurs.

4 - Nous espérons que ces réflexions pourront aider nos fidèles à définir leurs positions dans la phase actuelle de la recherche de la justice et de la paix, alors que le conflit n'a pas encore trouvé de solution définitive. Afin de ranimer son espérance et de savoir comment se comporter dans ces temps difficiles, chaque croyant doit essayer de découvrir le mystère de Dieu dans les événements. S'inspirant de la Parole de Dieu et de l'enseignement de l'Eglise, il est appelé à assumer ses responsabilités en ce moment de son histoire. Le moment présent dans la société palestinienne est l'un des plus difficiles, vu la dégradation de la situation et l'instabilité générale politique, économique et sociale. C'est dans de tels moments difficiles que le chrétien a besoin de tout l'appui de sa foi et de son espérance, afin de soutenir sa marche et son épreuve quotidiennes.

5 - Les chefs des Eglises de Jérusalem ont été critiqués plus d'une fois par les autorités sous prétexte d'interférer indûment dans la politique et d'être les partisans d'une partie contre l'autre. Ces pages le diront : les chefs religieux ont le droit et le devoir d'intervenir dans une situation politique qui produit l'instabilité générale dans la vie quotidienne et est cause d'injustices qui limitent les libertés et provoquent la frustration, et par suite la violence que l'on déclare vouloir éviter, alors que les injustices ne font que l'entretenir et l'approfondir dans les âmes. L'Eglise ne parle pas pour appuyer ou pour inciter une partie contre l'autre, mais pour faire son devoir qui consiste à dénoncer l'injustice et à défendre l'opprimé et dire qu'il a le droit de réclamer tous ses droits. Par le fait même, et par la même parole, elle invite l'oppresseur à se libérer lui aussi de l'oppression qu'il exerce sur l'autre. Lorsque l'oppression prend fin, et que chaque personne et chaque peuple jouissent de tous leurs droits, la violence disparaît et la sécurité et la paix règnent. Aux chefs politiques qui tiennent en main les destinées des peuples et la solution du conflit entre Israéliens et Palestiniens et monde arabe, nous offrons notre message comme une humble contribution, afin de parvenir à une paix vraie et définitive, fondée sur la justice et la dignité pour tous.

+Michel Sabbah, Patriarche

Jérusalem, 15 septembre 1998

1. LA PAIX QUE TOUS DESIRENT

1. Qu'est-ce que la paix ? La paix n'est pas une pure absence de guerre et elle ne se limite pas seulement à assurer l'équilibre des forces adverses; elle ne provient pas non plus d'une domination despotique ou d'une occupation militaire. La paix est le fruit d'un ordre inscrit dans la société humaine par son Divin Fondateur (cf. Gaudium et spes n.. 78). Elle est avant tout l'?uvre de la justice; ensuite elle est le fruit de la vérité, de la liberté et de l'amour qui va bien au-delà de ce que la justice peut apporter. Elle suppose la sauvegarde des biens de tous, peuples et personnes, et le respect mutuel de la liberté de chacun d'entre eux, de ses droits, de ses frontières et de sa souveraineté.

2. La paix a-t-elle un lien avec la foi en Dieu ? La paix a un rapport direct avec Dieu, qui est en lui-même la plénitude de l'amour et de la paix, qui a créé tous les hommes pour les faire participer à sa vie de bonheur. Il nous a envoyé son Verbe et Fils unique pour rassembler dans l'unique famille de Dieu tous ses enfants que le péché avait dispersés et opposés entre eux (cf. Jn 11,52). Jésus Christ, Verbe de Dieu, lui-même est notre paix et notre réconciliation, lui qui, dans sa chair, a détruit la haine (cf. Ep 2,14). C'est pour cela que les Anges ont chanté le jour de sa naissance à Bethléem : "Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes qu'il aime" (Lc 2,14). Après avoir vaincu le mal et la mort, Jésus ressuscité peut annoncer la paix véritable à ses disciples et la donner à tous ceux qui croient en lui. "Je vous laisse la paix, dit Jésus, c'est ma paix que je vous donne. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre coeur ne se trouble pas ni ne s'effraie" (Jn 14,27). La paix est premièrement un don qui nous vient de la part de Dieu. La véritable paix entre les hommes, celle fondée sur la justice et sur l'amour, est l'image et l'effet de la paix de Dieu. D'autre part, la paix est aussi une tâche que Dieu nous confie, comme un bien à rechercher et à défendre incessamment. La paix n'est jamais acquise une fois pour toutes, elle est sans cesse à construire. Elle est le fruit d'un combat permanent. ?uvrer pour la paix, c'est remplir la volonté de Dieu dans l'histoire que nous faisons et que nous vivons. Adorer Dieu, aimer Dieu, veut dire aimer toutes ses créatures, et ensemble construire la paix. Donc, la paix est à la fois don de Dieu et engagement de tous les hommes de bonne volonté. Le pape Jean XXIII dit dans son encyclique Pacem in terris (n. 168) : "La paix est une entreprise trop sublime et trop élevée, pour que sa réalisation soit au pouvoir de l'homme laissé à ses seules forces, fût-i1 par ailleurs animé de la plus louable bonne volonté.»

3. Quelle paix désirons-nous pour nous et pour les peuples de la Terre Sainte et de la région ? Pour tous, nous désirons la paix véritable, c'est-à-dire la paix fondée sur la justice et l'amour, tels que Jésus les a enseignés dans son sermon sur la montagne. Nous demandons à Dieu la paix qui assure tous les droits de toutes les parties du conflit. Nous désirons la paix capable de garantir la sécurité aux Palestiniens, aux Israéliens et à tous les pays de la région. La paix qui consiste à respecter la dignité, la liberté, la souveraineté et les droits de chaque personne et de chaque peuple en Israël, en Palestine, en Jordanie et dans tous les pays de la région. La paix qui fait qu'aucun pays ne se comporte de telle manière qu'il soit une menace pour l'autre, sur son territoire ou sur ses droits.

4. Est-ce que la paix demande que l'on renonce à ses droits ? Qu'on accepte l'injustice ? Nul n'a le pouvoir, sous aucun prétexte, de demander à des opprimés de se taire et de ne pas réclamer leurs droits. Car la paix ne peut pas se fonder sur la violation ou l'abandon des droits, c'est-à-dire sur l'injustice. Accepter l'injustice et renoncer à ses droits légitimes n'assure pas la paix. L'imposition d'une paix injuste aboutirait à une fausse paix qui pourrait être plus destructrice que la guerre, car l'injustice ne peut pas durer, et les droits seront revendiqués de nouveau.

2. LE CONFLIT QUI EMPECHE LA PAIX DANS NOS PAYS

5. De quel ordre est le conflit entre Israéliens et Palestiniens ? Le conflit entre Israéliens et Palestiniens est un conflit politique et économique. Bien que les deux peuples soient sémites, c'est aussi un conflit entre deux cultures. La religion y a une grande influence, car toute les sociétés en Orient sont construites sur la religion. C'est un conflit politique entre deux peuples qui appartiennent à trois religions : l'islam, le judaïsme et le christianisme.

6. Quelle est la source principale du conflit ? La source principale du conflit est la dispute de la même terre entre deux peuples, juif et palestinien. Les deux peuples y vécurent ensemble en paix durant des siècles. Lorsque les proportions démographiques entre les deux se renversèrent à la suite de l'immigration juive massive depuis le début de ce siècle, le peuple palestinien commença à se sentir en danger de perdre sa terre et sa liberté; la paix cessa et le conflit commença. La proclamation de l'Etat d'Israël en 1948 entraîna l'occupation par la force d'un grand nombre de villes et villages palestiniens, ainsi que l'expropriation d'une large part de leurs terres et propriétés. Des centaines de milliers de Palestiniens devinrent des réfugiés. Depuis cette date de 1948, le peuple juif dispose de son Etat et jouit de sa souveraienté et de sa liberté. Par contre, le peuple palestinien, sur le peu de terre qui lui est resté, est toujours sous occupation militaire israélienne, même si ce régime est quelque peu mitigé par l'Autorité Nationale Palestinienne récemment établie sur une partie des territoires palestiniens. Il ne cesse de réclamer la sécurité, la liberté, le droit à l'autodétermination et son indépendance totale dans son propre Etat.

7. Que représente Jérusalem dans ce conflit ? Jérusalem est au centre du conflit, à cause de sa place dans la mémoire religieuse et historique des deux peuples, palestinien et juif, et des trois religions, le judaïsme, le christianisme et l'islam. Lorsque la question de Jérusalem sera résolue, le coeur du conflit sera résolu. Tant que la question de Jérusalem n'est pas résolue, le conflit restera allumé. Tout autre accord ne sera que partiel et ne pourra pas procurer la paix désirée à la région. Puisque Jérusalem est au coeur du conflit, et puisque la majorité des lieux saints, juifs, chrétiens et musulmans se trouvent en elle, elle donne au conflit une dimension religieuse. C'est pourquoi les croyants y ont un rôle capital à jouer. Ils ont le devoir d'agir pour le rétablissement de la justice et la réconciliation. Jérusalem est une ville sainte. La permanence du conflit et le fait de laisser durer les injustices et les inégalités sont en contradiction avec cette sainteté et avec toutes les valeurs religieuses. Les vrais croyants souffrent de ce qui se passe aujourd'hui à Jérusalem. Toutefois, la douleur ne suffit pas ; car il revient à tout croyant sincère, de quelque religion qu'il soit, d'assumer ses responsabilités et de travailler afin que toute oppression soit écartée, et que la justice et la réconciliation soient rétablies.

8. Les souffrances des Palestiniens à Jérusalem sont nombreuses : quasi-impossibilité d'obtenir des permis de construire, et démolition de leurs maisons quand ils en construisent; retrait de la carte d'identité des habitants de Jérusalem, et donc privation du droit d'y résider à cause de leur absence de la ville pour des raisons de travail, de logement ou autres; discrimination dans les services municipaux; imposition d'un sytème fiscal applicable à la situation économique dans la société israélienne, mais inadapté au secteur palestinien maintenu dans un statut économique insuffisamment développé, ce qui fait que les impôts deviennent une cause de ruine pour certains, etc. Toutes ces souffrances et difficutltés, comparées aux facilités offertes aux Israéliens d'origine juive, et surtout à ceux qui ne sont même pas nés à Jérusalem, sont inadmissibles. En tout cela, que dit l'Eglise à ses fidèles ? Pour toutes ces souffrances, l'Eglise s'adresse aux autorités politiques responsables, municipales et nationales, afin de prendre les mesures nécessaires pour y mettre fin. La démolition des maisons est une violation des droits de l'homme; de même priver quelqu'un du droit de rester dans son pays. Nous disons aux responsables que la paix de Jérusalem ne peut pas se faire en étouffant ou en ignorant les voix des opprimés, mais en les écoutant et en apportant une réponse efficace à leurs justes revendications.

3. LA JUSTICE ET LES DROITS DE L'HOMME

9. En quoi consiste la justice ? La justice consiste à reconnaître et à respecter la dignité et les droits de chaque personne et de chaque peuple, et par conséquent à donner à chacun ce qui lui est dû. Il n'est pas facile de reconnaître les droits, ce qui nous est dû et ce qui est dû à l'autre. C'est pourquoi le rétablissement de la justice requiert, en plus des efforts extérieurs, diplomatiques ou militaires, un grand combat spirituel.

10. Que dit la religion en ce qui concerne le combat pour la justice ? L'action pour la justice est non seulement permise, elle est exigée par la foi en Dieu. 1) Car Dieu est la source et le donateur des droits pour tout homme. C'est pourquoi il est du devoir de tout homme de conserver ses droits et de respecter les droits des autres. 2) D'un autre côté, toute religion invite à reconnaître et à faire la vérité. Or reconnaître et faire la vérité, c'est reconnaître et faire la justice. Il est du devoir de chacun de reconnaître et d'accepter toute la vérité, sur soi-même et sur les autres, même s'ils font partie du conflit. Le combat pour la justice est donc le devoir de tout croyant. Combattre veut dire prendre les divers moyens légitimes en vue de faire régner la justice. Il faut se rappeler que la justice seule ne suffit pas ; elle doit être complétée par l'amour et la miséricorde qui conduisent, avec le rétablissement de la justice, au pardon et à la réconciliation.

11. Quels sont les moyens légitimes pour lutter en faveur de la justice et du respect des droits de l'homme ? Pour lutter contre l'injustice, il faut prendre les moyens "intelligents", c'est-à-dire qui mènent vraiment à mettre fin à l'injustice et ne conduisent pas à des malheurs plus grands encore pour les opprimés eux-mêmes. Parmi les moyens légitimes il y a : les pourparlers au niveau des chefs politiques, le dialogue entre chefs religieux, les rencontres et l'action commune des partisans de la paix des deux côtés. Une fois de plus, la violence ne peut pas résoudre le conflit actuel entre Palestiniens et Israéliens. D'autres moyens non violents peuvent être mis en ?uvre, tels que les manifestations, une information objective de l'opinion publique locale et mondiale, l'action diplomatique, le lobbying local et mondial, etc. 12. Quelles sont les conditions essentielles de toute justice ? Pour arriver à la justice, il faut : - que les coeurs des hommes soient purifiés de l'esprit d'orgueil et de domination, et qu'ils ne soient pas prisonniers des intérêts égoïstes, au plan individuel ou national; - qu'ils soient libérés de la contrainte de la peur; - qu'ils aient une confiance réciproque et qu'ils sachent que la crainte de Dieu est source de toute justice. Il faut enfin accepter le principe du dialogue et non celui de la violence comme voie vers la justice. 13. En quoi consiste la justice entre Israéliens et Palestiniens ? Les Israéliens à l'heure actuelle insistent très fortement sur la "sécurité". Les Palestiniens demandent la sécurité, le droit du retour, et la liberté totale, jusqu'à pouvoir créer eux aussi leur Etat indépendant. Donc, pour les Israéliens comme pour les Pa- lestiniens, la justice veut dire la reconnaissance mutuelle de la dignité humaine et de tous les droits de l'autre, politiques, civils et religieux.

4. LA VIOLENCE

14. Quelles sont les différentes formes de violence ? Par violence on peut comprendre toute action qui cause à la personne humaine ou à la communauté un dommage grave, corporel ou moral. Elle peut prendre différentes formes : guerre, occupation militaire d'un autre pays, confiscation des terres, résistance armée, terrorisme, représailles de la part d'un gouvernement, punitions collectives, etc. La fermeture des Territoires Palestiniens, provoquant des troubles et des difficultés dans la vie quotidienne des gens (travail, nourriture, éducation, hospitalisation, relations familiales, liberté de mouvement) est aussi une forme de violence. Autres formes de violence exercées dans le conflit présent : humilier les personnes par les gestes ou les paroles - par exemple, aux barrages de contrôle, mettre les hommes à genoux ou debout face à un mur ou les battre; démolir les maisons, pour les raisons les plus diverses; inciter ou éduquer à la violence, de la part du gouvernement dans ses directives à ses soldats ou à ses citoyens, ou de la part des groupes de résistance auprès de leurs partisans; bombarder la population civile pour atteindre ou démoraliser les militaires ou les guerriers; organiser des attentats; calomnier, médire, donner des fausses informations qui diabolisent l'adversaire. Tout cela est violence.

15. Qu'est-ce que le terrorisme ? Le terrorisme est : - une violence contre une tierce partie, pour faire pression sur la partie adverse, par exemple, prendre en otage des personnes qui n'ont aucune responsabilité directe dans le conflit : - une violence exercée par l'Etat ou par des groupes sur des personnes non engagées dans le conflit, bien que faisant partie d'un peuple en guerre, tels les enfants, les civils, les malades. Autres exemples aussi : le bombardement de civils, la punition collective, les représailles aveugles, la torture, l'enlèvement des personnes, la punition des parents et des proches à la place de la personne coupable, les attentats dans les rangs de la partie adverse, les attentats dans les rues et les lieux publics, etc... Le terrorisme est illogique, irrationnel et inacceptable comme moyen de résoudre un conflit. En cas de terrorisme, il y a deux coupables : d'abord ceux qui exécutent les actes, ceux qui les inspirent et les appuient, et, deuxièmement, ceux qui entretiennent les situations d'injustice qui provoquent le terrorisme.

16. Existe-t-il une violence légitime ? La violence doit être le dernier moyen auquel on recourt après avoir vainement essayé tous les autres moyens. Selon l'enseignement de l'Eglise, le recours à la lutte armée est un cas extrême, comme le remède ultime pour mettre fin à une 'tyrannie évidente et prolongée' qui porterait gravement atteinte au bien commun.

17. Quel est le principe de la légitime défense ? L'amour envers soi demeure un principe de la moralité. Dieu est le fondement de la dignité humaine et des droits de la personne. Il est donc légitime et nécessaire de faire respecter ses droits. De même la défense des faibles et des pauvres, victimes de l'oppression et de la violence. Quand la vie est en danger, celui qui défend sa vie n'est pas coupable de meurtre même s'il est contraint de porter à son agresseur un coup mortel. Le critère du recours à la violence se mesure à la gravité du danger qui menace la vie. Il est, par contre, illicite d'exercer une violence plus grande qu'il ne faut, même dans le cas de légitime défense.

18. Peut-on adopter la violence comme principe d'action? Mis à part le cas de légitime défense, on ne peut d'aucune manière adopter la violence comme principe normal d'action. "Afin que la paix puisse régner dans vos coeurs, vous devez sur-tout renoncer à toute forme de haine et de violence. La violence ne peut générer que la violence. Tant qu'on continue à répondre à la violence par la violence, personne ne pourra en arrêter l'explosion" (Jean-Paul II, à Lesotho en Afrique, 15.9.1988).

19. Quelles sont les lignes rouges que même une insurrection armée licite ne doit jamais franchir ? La ligne rouge est tout ce que nous avons défini comme terrorisme, (cf. Catéchisme de l'Eglise catholique, n. 2297). "On ne peut jamais admettre, ni de la part du pouvoir constitué ni de la part de groupes insurgés, le recours à des moyens criminels comme les représailles exercées sur les populations, la torture, les méthodes du terrorisme" (Instruction sur la liberté chrétienne et la libération, n. 79). Comme nous l'avons dit plus haut, on ne peut recourir à la violence que dans les cas extrêmes, pour écarter une injustice évidente et permanente qui porte gravement atteinte au bien commun.

5. LE ROLE DE LA RELIGION

20. Quel rôle a la religion dans le conflit et dans la paix ? La religion est d'abord la foi en Dieu un, créateur de l'univers et, deuxièmement, l'amour de toutes les créatures de Dieu. «Aime le Seigneur ton Dieu de tout ton c?ur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée et ton prochain comme toi-même»?.. (cf. Lc 10,27; Lv 18,19). Cet amour, il est vrai, doit être harmonisé avec le droit de se défendre et de défendre la dignité de toute personne humaine, comme de refuser toute forme d'oppression et d'injustice. La religion est pour le peuple et pour les personnes croy- antes la mémoire du passé. Elle est aussi prophétie, c.à.d. une lumière pour le présent et l'avenir. Le vrai croyant dépasse les difficultés du présent et y fait face par la force de son lien avec Dieu. La prophétie illumine le coeur du croyant, le rend capable de sentir le mystère et la volonté de Dieu au-delà des événements présents, et le remplit d'une espérance qui fait qu'il peut surmonter les difficultés du moment, ses injustices, ses frustrations et tout ce qui lui paraît impossible. Dans le cas de conflit, la religion est une source d'espérance fondée sur la lumière de Dieu.

21. Comment se manifeste la religion dans le conflit ? En Orient, la religion pénètre et anime toutes les actions privées et publiques. Tout est placé sous le nom de Dieu. Tout commence et se termine au nom de Dieu. La guerre commence par le nom de Dieu et les accords de paix aussi. C'est pourquoi la voix, les directives des chefs religieux peuvent avoir une influence décisive sur les fidèles, d'un côté comme de l'autre : ils peuvent inciter à la guerre et à la violence, ou inviter à la paix. La religion se transforme parfois en extrémisme religieux et en appel à la violence, qui peut aller jusqu'au terrorisme, dans la défense d'une culture ou d'une identité nationale. Il arrive parfois aussi que les politiciens exploitent un aspect particulier de la religion pour arriver à leurs fins. C'est alors qu'au nom du Dieu très clément et aimant des hommes sont commis des actes de violence et qu'on en arrive parfois à donner la mort au nom du Dieu qui est source de vie.

22 Pourquoi assistons-nous à la radicalisation des positions religieuses ? La religion est un recours qui est au-dessus des positions et des limitations humaines. Beaucoup y trouvent un instrument et un moyen de faire face à une domination illégitime et à une force injustement imposée, cause d'humiliation et de frustration. La religion est vue comme l'unique moyen de se libérer ou au moins de prendre sa revanche sur l'oppresseur. Les causes en sont donc, d'un côté, la permanence de l'injustice au niveau des peuples ou des personnes, la relation de force qui s'établit entre le plus fort et le plus faible, le matéria-lisme de la technologie et l'asservissement réel ou apparent des valeurs spirituelles aux «intérêts» de l'Etat. L'extrémisme religieux est vu dans ce cas comme un ultime recours, les autres moyens, tels que la lutte armée ou pacifique, les pourparlers, etc. étant épuisés ou inefficaces. D'autres causes éventuelles sont : une mauvaise compréhension ou interprétation de la religion, et parfois même la manipulation explicite de la religion. Il est relativement facile de captiver et d'exciter les masses par le sentiment religieux. L'extrémisme religieux transforme la religion en un absolu particulier et exclusif ; c'est la substitution de soi-même, comme individu ou peuple, à Dieu. Au fond, sous le prétexte de religion, on cherche, consciemment ou inconsciemment, à imposer son propre intérêt, comme individu ou comme peuple. Il refuse le sens de l'histoire et la réduit au moment présent. 23 Est-il vrai que les religions séparent les hommes et causent les guerres ? Cela semble être vrai si nous regardons le comportement de certains croyants aujourd'hui ou au cours de l'histoire passée. En réalité, les religions aident à unir les hommes entre eux et devant Dieu. Ce n'est pas la religion qui est source de discrimination, de disputes et de guerres. Ce sont plutôt les hommes eux-mêmes qui comprennent mal leur religion ou qui en font un mauvais usage.

24 Le clergé peut-il prendre part à une lutte armée "licite" ? D'aucune manière. Le clergé se choisit une vocation qui consiste à prier pour les hommes et les femmes, à les diriger vers le bien, et à mettre la miséricorde dans leurs coeurs. Son devoir est d'annoncer les vraies valeurs et de servir de guide sur le chemin qui conduit vers elles. Le politicien choisit le devoir de gouverner les affaires du pays et le militaire le devoir de défendre la sécurité et la dignité de celui-ci et de combattre pour cette cause. Ainsi les devoirs sont nombreux et diversifiés dans la société humaine : chaque citoyen les remplit selon sa vocation et sa capacité. En ce qui concerne les réalités politiques ou militaires, le clergé doit défendre la vérité. Il a la responsabilité d'aider les gens à prendre conscience de leurs droits et devoirs, et à faire ce que leur dicte le devoir envers la patrie et à obéir à leurs chefs légitimes en ce qui concerne le bien commun. Il est aussi du devoir des hommes de religion, c'est-à-dire du clergé, lorsqu'il y a oppression, de parler et d'être la voix de ceux qui n'ont pas de voix, et de défendre les faibles et les opprimés.

25 Quel est le rôle de l'Eglise en cas de conflit ? Lorsque le pouvoir politique, national ou étranger, viole les droits d'un peuple ou d'une catégorie de personnes, l'Eglise doit élever la voix et prendre toute initiative de sa compétence pour défendre les faibles et les opprimés. Bien que ses membres appartiennent à l'un ou l'autre des groupes ou peuples en conflit, elle a cependant le souci du bien des deux parties. Car elle est au service de l'homme comme tel, donc au service de tous. Elle élève la voix pour rappeler le droit et défendre l'opprimé, quel qu'il soit. Elle a aussi la mission de proposer les voies du dialogue et de la réconciliation et d'y inviter toutes les parties concernées.

26 Quel est le rôle des chefs religieux en Terre Sainte ? La religion invite les chefs religieux à : a. défendre les faibles et les opprimés b. appeler les personnes et les peuples au courage de reconnaître ce qui est juste et de l'accepter pour soi-même comme pour l'autre; c. éduquer les peuples dans les voies de la paix; d. entretenir un dialogue entre les diverses religions, afin d'arriver autant que possible à une vision commune de la justice et de la paix à établir.

27 Le dialogue entre chefs religieux de Terre Sainte peut-il influer sur la paix ? Etant donné l'impact considérable de leur parole et de leur exemple sur la grande majorité, les chefs religieux ont un rôle déterminant dans la formation de l'opinion publique. Ce qui, à son tour, peut avoir des répercussions sur l'élection des chefs politiques et sur leurs choix et programmes d'action. C'est pourquoi un dialogue entre les chefs religieux des trois religions monothéistes qui aboutirait à une vision commune de la justice et de la paix et une parole commune adressée dans ce sens aux croyants aurait un poids important sur le processus de paix. En outre, les chefs religieux, comme il est dit ci-dessus, portent la grande responsabilité d'éduquer les peuples à la paix et de les précéder sur les voies du courage à voir comment la justice pour l'un est inséparable de la justice pour l'autre, à reconnaître les droits et la dignité de l'autre. C'est alors seulement que l'appel à la paix et la réconciliation devient possible.

6. LA RECONCILIATION, LE PARDON ET L'AMOUR DES ENNEMIS

28 Quelle est notre place dans cette situation ? Le conflit nous est imposé. Nous y sommes engagés en tant que citoyens et en tant que chrétiens. Nos réactions en tant que citoyens et en tant que chrétiens ne doivent pas comporter de contradiction. Au contraire, elles doivent se compléter. En tant que citoyens, nous faisons partie d'un peuple qui lutte pour ses droits. En tant que chrétiens, nous restons partie de ce peuple qui lutte pour ses droits. De plus, nous avons une vision particulière : c'est Dieu qui nous donne notre place et notre vocation dans l'histoire que nous faisons chaque jour avec tous ceux qui nous entourent. Dieu est notre Créateur. Il nous a parlé par la Révélation afin de nous sauver nous-mêmes et d'être instruments de salut pour tous. Notre rôle en tant que chrétiens, face à des réalités parfois cruelles et dures à accepter, est de témoigner de cette grâce et du salut offert à nous et à quiconque le désire, et d'agir avec tous, même avec les adversaires, sur la base de cette vision de la grâce de Dieu et de son salut offert à tous.

29 Qu'attend Dieu de nous dans cette situation ? Dieu attend de nous que nous agissions comme lui, par la force de sa grâce, et que nous soyons instruments de salut pour tous ceux avec qui nous avons des relations. Il nous appelle à entrer dans son plan de salut pour toute l'humanité. Il attend de nous que nous voyions son image et sa dignité dans tous les êtres humains. Car tous sont ses créatures et ses enfants. Il veille sur tous, et «fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et tomber la pluie sur les justes et les injustes» (Mt 5,45). Nous devons savoir que nous ne sommes jamais seuls dans une situation de conflit. Dieu est toujours avec nous : il est l'Emmanuel; il est toujours là et nous invite à l'imiter et à adopter le regard que lui-même porte sur tous ses enfants.

30 Que veut dire aimer l'ennemi ? L'ennemi est celui qui offense, qui viole, qui détruit une autre personne dans sa dignité, ses droits, son honneur, son corps et ses biens. Pour Dieu, personne, même les plus grands pécheurs ou malfaiteurs, n'est ennemi : toute personne est créature, créée à son image, objet de son amour, appelée à la conversion et au salut. Pour le chrétien, Dieu est le modèle. Donc pour le chrétien non plus, personne n'est ennemi dans le sens absolu du terme. Cela veut dire que, malgré tout le mal dont est capable un être humain, celui-ci reste toujours créature de Dieu, son image, aimé par lui et objet de sa providence.

31 Aimer l'ennemi veut-il dire le laisser faire et se résigner à l'injustice ? Pas du tout. D'un côté, l'ennemi, malgré tout le mal qu'il fait, garde pour nous toute sa dignité qu'il tire de Dieu. De l'autre, tout en ayant pleine conscience de cette dignité, nous exigeons de lui qu'il mette fin à son agression, qu'il répare tout le mal qu'il a fait et qu'il arrête tout mal qu'il entend poursuivre. De plus, ouvrir les yeux de celui qui est notre adversaire et le ramener sur le droit chemin, c'est une ?uvre de libération à son égard, afin qu'il soit vraiment créature de Dieu et un véritable frère pour tout être humain.

32 Comment pardonner à l'ennemi qui nous a gravement nui ou continue à le faire ? Pardonner ne signifie pas nous résigner à accepter l'offense ou le mal qui nous a été causé. Ce serait une injustice à notre égard comme à l'égard de l'ennemi lui-même. Pardonner ne transforme pas le mal en bien : le meurtre reste un mal et un crime, et la violation des droits reste une violation et un mal qu'il faut rejeter. Pardonner veut dire d'abord voir l'image de Dieu dans notre adversaire et la permanence de l'amour de Dieu pour lui. Deuxièmement, c'est exiger de lui qu'il écarte l'offense, qu'il répare le mal et qu'il restitue tous nos droits. Troisièmement, c'est une purification de l'âme de la rancune et de la haine. En cela nous imitons le Christ qui a pardonné à ceux qui l'ont crucifié et qui a recommandé le pardon et l'amour des ennemis. Pardonner, au fond, c'est rentrer dans le grand combat intérieur qui consiste à purifier l'âme, à imiter Dieu, à voir toutes les créatures comme il les voit. Ce combat rejoint le mystère du combat du Christ lui-même, c'est rentrer dans le mystère de la croix. Il n'est pas donné à tous de le comprendre. Jésus dit : qui peut comprendre qu'il comprenne.

33 Est-il vraiment possible de pardonner ? Il est difficile de pardonner. Lorsque nous pardonnons à notre ennemi, nous faisons agir la puissance même de la croix et nous travaillons avec le Christ pour notre propre salut et celui de nos frères, même s'ils sont nos «ennemis». C'est justement ce que Dieu nous demande : collaborer à ouvrir le chemin du salut pour mon «ennemi», par mon attitude de pardon. La rancune et la haine dans l'âme sont une malédiction qui nous détruit de l'intérieur et devient un obstacle à la conversion de l'autre. Ce que Dieu veut c'est nous libérer du mal, moi et mon adversaire. C'est pour vaincre le mal et pour opérer en nous le salut et la libération que le Verbe de Dieu s'est incarné. De plus, aimer et pardonner purifie l'âme et en renouvelle l'énergie pour continuer à rechercher la justice Selon cette vision nous disons que le pardon est possible. Il est difficile; il demande un grand combat spirituel. Mais il reste possible, car il est avant tout un don et une grâce de Dieu.

34 Alors devons-nous renoncer à nous défendre, devons-nous nous laisser faire ? Non, nous devons continuer à nous battre, et nous défendre par tous les moyens légitimes. Réclamer de notre "ennemi" nos droits, c'est vouloir qu'il se retrouve lui aussi en situation de droit, libéré de son injustice à notre égard. Réclamer nos droits, c'est défendre notre dignité, mais c'est aussi défendre la dignité de l'adversaire et l'aider à rentrer dans le chemin de la réconciliation et du salut

35 Peut-on refuser de pardonner ? que signifie alors le refus du pardon ? Le refus du pardon peut provenir de la gravité de la blessure ou du désespoir de la personne lésée qui voit l'impossibilité de la justice. S'ensuit l'aveuglement de la personne qui se rend incapable de voir au-delà de son humanité, afin de contempler le Dieu bon, miséricordieux et tout-puissant dans son mystère. Refuser sciemment le pardon est un suicide spirituel. Les souffrances sont dans le plan de Dieu une source de purification et de croissance spirituelle. Refuser le pardon, c'est rendre stériles les souffrances subies. Alors que le pardon convertit la souffrance en source de rédemption, met fin au découragement et au désespoir et renouvelle la force pour continuer à rechercher la justice.

36 Que signifie se réconcilier et quelles en sont les conditions ? La réconciliation commence lorsque l'oppression est écartée et que la justice est rétablie. La réconciliation est alors une relation de paix qui n'est plus marquée par le conflit passé. Parmi les conditions fondamentales, retenons surtout : - faire la vérité sur le conflit ; - oser nommer les torts et responsabilités réciproques, analyser leur origine, leur contexte et les hiérarchiser ; - arriver à une reconnaissance réciproque de nos identités respectives, de notre être et de nos droits; - réparer ce qui est réparable ; - pardonner et demander pardon. Si tout ce chemin est fait ensemble, une vie nouvelle nous est offerte dans le respect mutuel. 37 Est-il possible de parler d'une spiritualité de la paix ? La vie du chrétien est un effort perpétuel pour se maintenir dans le bien et dans une marche authentique avec Dieu et vers Dieu et avec les autres. La paix est l'?uvre du Dieu créateur qui a créé l'univers dans la beauté de l'harmonie et de l'unité. Elle est aussi la grande promesse de Dieu dans l'histoire du salut, chaque fois que son peuple se détourne de lui et court vers sa perte. La paix est encore le grand don de la nouvelle création qui trouve sa source dans la Résurrection du Christ. Pour les croyants, la paix c'est l'effort spirituel dans le c?ur et l'âme, à tous les moments de la vie quotidienne, afin de vivre continuellement dans l'harmonie avec Dieu et avec les autres, tout en restant partie intégrante de la recherche de tous les hommes de bonne volonté pour rétablir la justice et la paix. Une spiritualité de la paix se base donc, d'un côté, sur la paix intérieure de toute la personne humaine, corps et âme et, de l'autre, sur l'acceptation de l'engagement quotidien pour réaliser la paix, qui est justice et miséricorde, amenant au pardon et à la réconciliation.

7. UNE VISION d'AVENIR

38. Quelle est notre vision d'une paix véritable ? Toute vision d'avenir en notre Terre Sainte, vu l'importance de la religion dans nos c?urs et nos vies, repose en premier lieu sur un renouveau spirituel de toutes les religions. Un renouveau qui soit une purification des c?urs et des esprits, sur le plan personnel et institutionnel, et qui fasse découvrir la vraie signification de la religion qui est l'adoration de Dieu et le respect et l'amour de toutes ses créatures avec toutes leurs différences. Sur la base de cette vision, les droits peuvent être reconnus et rendus à chacun. Une fois les droits reconnus à tous et rétablis de fait, la paix véritable et définitive sera possible

39. Quelle serait la solution politique envisageable ? La solution serait de permettre aux Palestiniens de jouir de leur pleine liberté, c'est-à-dire de pouvoir se donner la forme de vie politique qu'ils veulent, jusqu'à fonder leur Etat indépendant. Ainsi pourra naître et se développer la confiance et prendra fin toute forme de violence, et tout recours à la force de la part de l'Etat et de la part des groupes de résistance. Lorsque les Palestiniens jouiront de leur sécurité, les Israéliens aussi auront la sécurité tellement désirée.

40. Quels sont l'importance et le rôle de Jérusalem pour toute paix future ? Jérusalem a une valeur centrale et exemplaire pour la région et pour le monde. Dieu lui a donné la mission d'être la ville de la rencontre de Dieu avec l'humanité, de la réconciliation de l'humanité avec Lui et des personnes et des peuples entre eux, et un symbole universel de fraternité et de paix entre tous les peuples. Animé d'un véritable esprit religieux, chaque croyant des trois religions monothéistes collaborera pour que cette ville soit véritablement telle que Dieu l'a voulue : un lieu de rencontre avec Dieu, et par suite un lieu de pacification des c?urs et des esprits et de réconciliation.

41. Comment résoudre la question de Jérusalem ? La base de toute solution est l'égalité des citoyens dans leurs droits et devoirs, de sorte que personne ne soit supérieur à l'autre, personne soumis à l'autre ou mis dans le besoin d'être protégé par l'autre. Tous égaux et tous également protégés par les lois. A Jérusalem, il y a deux peuples : Palestiniens et Israéliens, et trois religions : judaïsme, islam et christianisme. Jérusalem est une ville sainte. Elle a par cette sainteté un caractère singulier qui la distingue de toutes les villes du monde. C'est pourquoi, elle ne peut ressembler dans son statut à aucune autre ville ou capitale au monde. Elle exige un statut particulier qui garantit le droit de tous ses habitants et des trois religions en elle, qui garantit son caractère de sainteté et son caractère culturel propre, la place au-dessus des guerres et des hostilités et en garantit le libre accès à tous, amis ou ennemis, en temps de paix ou de guerre. Il revient aux deux peuples intéressés, Israéliens et Palestiniens, avec la collaboration des religions concernées, judaïsme, christianisme et islam, de définir ce statut particulier et de gouverner la ville selon ce statut. La communauté internationale, de son côté, et l'humanité entière ont le devoir d'aider les deux peuples à trouver ce statut particulier. La reconnaissance de ce statut par la communauté internationale lui sera une garantie de stabilité. Dans le cadre de ce statut particulier, Jérusalem peut être «capitale» pour les deux peuples concernés et pour deux Etats, devenant ainsi le berceau et le symbole de la reconnaissance mutuelle et de la coexistence fraternelle entre Palestiniens et Israéliens. Elle sera aussi symbole et source de paix pour tous les peuples de la région et de la terre.

42. Quelle est la position du Saint-Siège par rapport à Jérusalem ? Le Saint-Siège distingue, sans les séparer, deux aspects dans la question de Jérusalem : le conflit sur la souveraineté et la sauvegarde de sa signification religieuse et culturelle. En ce qui concerne le conflit sur la souveraineté, il revient aux deux parties concernées, Israéliens et Palestiniens, de trouver une solution à ce problème. Le Saint-Siège considère le conflit sur la souveraineté comme une question de justice qui doit être réglée par les deux parties concernées Mais il se réserve aussi le droit, de par son autorité morale, d'exprimer son opinion pour dire si la justice est respectée ou non dans les solutions suggérées. Il reconnaît en outre la position de la communauté internationale et les résolutions des Nations Unies à ce sujet. Pour ce qui est de sa signification religieuse et culturelle, le Saint-Siège demande que la partie principale de la cité, avec les Lieux Saints et les communautés humaines et religieuses qui y vivent, soient respectées dans leur identité propre, et que les droits de la liberté religieuse et de conscience y soient assurés, tant pour les résidents que pour les pèlerins du monde entier. Il demande aussi qu'il y ait égalité de droits et de traitement pour les membres des communautés des trois religions monothéistes qui se trouvent dans la ville, dans leurs activités spirituelles, culturelles, civiques et économiques. Il demande enfin la liberté d'accès à la ville sainte pour les chrétiens locaux comme pour les pèlerins du monde entier. Pour cela, comme il a été dit plus haut (Q 41.), un statut particulier, créé et administré par ses deux peuples, puis reconnu et garanti par la communauté internationale, est nécessaire.

43. Quelle est la position de l'Eglise locale par rapport à Jérusalem ? La position de l'Eglise locale de Jérusalem est pratiquement la même que celle du Saint-Siège. En ce qui concerne le conflit sur la souveraineté, étant donné que nos fidèles sont une partie des habitants de Jérusalem, des citoyens, et donc partie prenante dans le conflit et que les fidèles sont aussi l'Eglise, nous disons que les deux peuples concernés, Israéliens et Palestiniens, doivent y être égaux dans tous les droits et les devoirs, y compris la souveraineté. Toutes les Eglises de Jérusalem ont affirmé ensemble leur position par rapport à Jérusalem dans le mémorandum commun du 23 novembre 1994 sur la signification de Jérusalem pour les chrétiens.

8. CONCLUSION SOUHAITS ET PRIERES

44. La paix, à qui est-elle utile ? La réponse semble être évidente pour ceux qui se laissent guider par des valeurs humaines, morales et spirituelles. Elle n'est pas aussi évidente pour ceux qui sont dominés par les ambitions politiques et par l'esprit de domination ou de vengeance. Aujourd'hui, ni les Palestiniens ni les Israéliens ne peuvent regarder leurs enfants sans être pris par une grande peur de l'avenir. L'on peut se réfugier dans un substitut de la paix, dans l'obsession de la sécurité. Le système de sécurité peut devenir tyrannique et très coûteux. De plus, il a bseoin d'ennemis pour justifier sa propre existence et les dépenses qui en découlent. La sécurité devient ainsi un obstacle à la paix. Exiger la sécurité avant de créer des conditions de justice, cela veut dire penser et agir en dehors de la réalité humaine. Chacun aura la sécurité qu'il aura donnée à l'autre. La violence et l'esprit de vengeance, eux aussi, bloquent la paix, parce qu'ils provoquent d'autres violences et d'autres vengeances. Dans une vision politique étroite, on ne peut pas sortir de la spirale de la domination, de l'injustice et de la violence. Nous devons nous demander sérieusement ce que sera notre région dans 25 ou 50 ans. A voir le désintéressement à l'égard de la paix que l'on rencontre aujourd'hui, il ne faut pas être pessimiste pour prévoir un désert de cimetières et la ruine de tout ce qui se construit actuellement. Alors que cela pourrait être au contraire une floraison de développement, de bien-être et d'une vie meilleure pour tous, si les politiciens d'aujourd'hui, libérés de la peur et des intérêts égoïstes, avaient le courage de réaliser la paix par la justice. Seule une paix juste, réalisée par le dialogue et la con-fiance mutuelle, pourra libérer Isréliens et Palestiniens de la peur de l'avenir. La paix est utile non seulement aux puissants de ce monde, qui ont, eux, une vie protégée, bien que menacée, mais aux faibles, aux familles, aux jeunes, aux communautés, palestiniennes et israéliennes, qui ont la vie exposée à tout moment. A ceux-là, la paix est utile et ce sont eux qui doivent la réclamer.

45. Nous présentons ce texte, qui est le fruit d'une réflexion commune avec un groupe de théologiens de l'Eglise de Jérusalem, comme une contribution à l'éducation à la paix, dans un esprit de collaboration avec tous les hommes de bonne volonté, afin que ce XXe siècle se termine sur la solution des conflits, dans une vraie réconciliation, et que le XXIe siècle commence avec un projet de coexistence pacifique pour tous les peuples de la Terre Sainte, dans l'esprit du Grand Jubilé. Dans un des commentaires faits sur le projet de cette réflexion, il est dit : "La réflexion est trop idéaliste et inapplicable à notre réalité de la Terre Sainte, où deux parties sont en confrontation, l'un fort, Israël, ayant à sa disposition la puissance militaire et l'opinion publique mondiale, et l'autre faible et désarmé, le peuple palestinien ?" C'est précisément pour pouvoir sortir de ces impasses humaines qu'une vision est nécessaire. Une vision qui met toutes les parties face à leur vraie dimension de créatures de Dieu et face à leur véritable puissance qui est la dignité que Dieu leur a accordée à tous pareillement. Au fort, nous disons que par ses armes il peut conquérir des pays et opprimer des peuples, mais il ne peut pas tuer l'âme d'un peuple, ni conquérir la paix. Au faible, nous disons : il ne faut pas perdre espérance, la dignité divine en toi est plus grande et plus puissante que toute force humaine. De plus, la clef de la paix reste en ta main, autant que dans la main du plus fort.. Pour rentrer dans cette vision, et pour qu'elle devienne partie de notre vie réelle, nous avons besoin de Dieu et des dons de son Esprit Saint, mais nous devons aussi coopérer avec Dieu pour construire avec Lui la vraie paix. Le travail pour la paix et la prière pour la paix vont la main dans la main, comme l'exprime bien cette belle prière attribuée à saint François d'Assise, que tout croyant monothéiste et toute communauté peut faire sienne :

Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix.

Là où est la haine, que je mette l'amour.

Là où est l'offense, que je mette le pardon.

Là où est la discorde, que je mette l'union.

Là où est l'erreur, que je mette la vérité.

Là où est le doute, que je mette la foi.

Là où est le désespoir, que je mette l'espérance.

Là où sont les ténèbres, que je mette la lumière.

Là où est la tristesse, que je mette la joie.

O Seigneur, que je ne cherche pas tant à être consolé qu'à consoler, à être compris qu'à comprendre, à être aimé qu'à aimer.

Car c'est en se donnant que l'on reçoit, c'est en s'oubliant soi-même que l'on se retrouve soi-même, c'est en pardonnant que l'on obtient le pardon, c'est en mourant que l'on ressuscite à la vie éternelle. Amen.